Les coûts cachés des énergies renouvelables nouvelles

Par Christian Stoffaës, économiste  |   |  1184  mots
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Une révélation paradoxale du débat national sur la transition énergétique permet de mettre le coût de l'intermittence électrique en balance avec les atouts des énergies renouvelables nouvelles. Si le nucléaire a ses coûts cachés, comme les anti-nucléaires ne se font pas faute de le proclamer, les renouvelables aussi... A quand une électricité « propre » sans subventions ?

Coût de production des panneaux solaires réduit à un euro le watt, soit un milliard le gigawatt, soit... trois fois moins qu'une centrale nucléaire ! Eolien terrestre à 70 euros le mégawattheure, quand le prix moyen sur le marché de gros de l'électricité traditionnelle oscille entre 50 et 60 euros ! Eolien offshore à 150 euros (pour commencer) !!! Appel d'offre sur le premier grand projet solaire thermique marocain- un prototype- révélant un prix de revient à 140 euros... La « parité-réseau » tant attendue se profilerait donc à l'horizon : celui d'une électricité d'origine renouvelable qui prospèrera sans subventions, annonçant l'ère nouvelle de l'énergie propre et durable pour tous et sans limite.

Balançant cet enthousiasme, un autre chiffre attire l'attention : celui dérivé de la comparaison entre la France et l'Allemagne, un extraordinaire banc d'essai riche de révélations, et ce au niveau des chiffres de l'économie réelle, non des modèles théoriques et des préférences idéologiques... Nucléaire en deçà du Rhin, renouvelables au-delà, comme on lit dans Les Pensées à propos de la vérité et des Pyrénées. Pas de pays sur notre planète plus converti au nucléaire que l'est la France ; pas de pays plus adepte des renouvelables que l'Allemagne. Et tous deux avec la même conviction:  bruyante et prosélyte en Allemagne ; discrète, presque honteuse en France, tant la conception allemande règne sur la politique énergétique de l'Europe.

Deux stratégies différentes
On ne peut en effet imaginer deux pays aussi proches- par la géographie, par le niveau de développement, par le degré de coopération et d'intégration économiques- qui au contraire, pour l'énergie, affichent des contrastes aussi profonds. L'indice le plus éclatant de ces contradictions s'incarne dans la politique extraordinairement volontariste conduite outre-Rhin depuis vingt ans pour le développement des énergies renouvelables nouvelles et dans la préférence marquée des Français pour l'énergie nucléaire, héritage historique d'un volontarisme tout aussi marqué.

Le parc allemand de production d'électricité renouvelable- hormis un peu d'hydroélectricité dans les Alpes- s'est construit au cours des vingt dernières années - entre 1993-2012. Le parc électronucléaire français s'est construit lui aussi sur vingt ans - entre 1970 (Fessenheim, Bugey) et 1990 (Civaux). Les capacités installées sont équivalentes : 60 Gw en énergies renouvelables moitié éolien- moitié solaire photovoltaïque en Allemagne, soit la moitié de la puissance installée totale ; 63 Gw nucléaire en France, soit 60 % de la puissance installée totale. Les coûts d'investissements réalisés sont eux aussi comparables : en euros constants l'Allemagne a investi davantage que la France 120 milliards contre 96 milliards, chiffrage récemment revalidé par la Cour des comptes.

La France ne connait pas l'intermittence
En revanche, la différence est étonnante au niveau de la production : 75 milliards de Kwh produits par an par le parc renouvelable Outre-Rhin ; 410 milliards par le parc nucléaire français. 13% de la consommation du pays d'un côté (600 Twh) ; 74% de l'autre (550 Twh) Ainsi la moitié de la puissance installée fournit Outre-Rhin un septième de la production ; en France les trois -quarts... La différence s'explique par l'intermittence : les capacités de production renouvelable fonctionnent 1200 heures par an (sur les 8760 que compte une année), donc restent inutilisées 87% du temps ; pendant que les capacités nucléaires tournent à plein régime- 6500 heures par an, soit 75 % du temps.

Le coût caché du volontarisme renouvelable allemand ne se borne pas au coût direct de l'intermittence tel qu'il est exposé ci-dessus. Il y a aussi le coût de l'aléatoire, l'imprévisibilté de l'ensoleillement, et de la force du vent qui affaiblit encore plus la valeur d'usage. Pour assurer l'alimentation du réseau en continu afin de répondre à la courbe de demande il faut mettre en place des capacités de production classiques, à base de combustibles compensant les périodes creuses de production des énergies intermittentes. C'est la production par les centrales au charbon, ou au lignite épouvantablement polluant ; ou au gaz naturel importé en grande part de Russie créateur de dangereuse dépendance. Et le coût de l'occupation de l'espace foncier - 4000 kilomètres de lignes électriques à haute tension pour équilibrer les productions sur le territoire ; des milliers de kilomètres carrés mobilisés par les panneaux et les mâts.

Plus on produit, plus les coûts baissent
Une conséquence paradoxale du débat national sur la transition énergétique est d'avoir projeté l'attention sur l'intermittence électrique. Jusqu'alors, la question n'était guère identifiée que par les seuls techniciens spécialistes des réseaux électriques : elle est maintenant accessible et débattue au grand public. Pourquoi cette conséquence est-elle paradoxale : parce que le débat a fait émerger les coûts indirects des énergies renouvelables nouvelles. Si le nucléaire a ses coûts cachés, comme les anti-nucléaires ne se font pas faute de le proclamer, les renouvelables aussi.

L'injection à grande échelle dans les réseaux électriques d'une électricité dont la valeur d'usage est incertaine pose des problèmes techniques et économiques inédits. Dans les débats publics, on compte la valeur de l'électricité produite à partir de sources renouvelables et de sources traditionnelles par référence à leur coût de production. On constate au cours des dernières années une baisse spectaculaire des coûts de production, qui illustre à nouveau les bienfaits de l'effet d'expérience, encore appelée courbe d'apprentissage - à savoir la vraie source du progrès technique et économique. Plus on produit, plus l'expérience s'accumule, plus les coûts baissent.

L'électricité, c'est d'abord des moyens de production
Les sources intermittentes d'électricité sont aujourd'hui rémunérées par le rachat des kWh qu'elles produisent. Ce faisant, on ne tient pas compte de leurs performances en matière de régularité et de prévisibilité : aucun lien n'est fait entre leur coût de revient et leur valeur d'usage. Le problème avec l'électricité est qu'il existe une différence considérable entre son coût de production et sa valeur économique. L'électricité ne se stocke pas. A tout instant l'électricité injectée sur le réseau doit être exactement égale à l'électricité appelée par les consommateurs.  Avant d'être mesurable en tant que quantité d'énergie, l'électricité l'est en tant que puissance installée des moyens de production. Déployée pendant un certain temps, une puissance électrique installée (exprimée en kilowatts, kW) fournit une quantité d'énergie (exprimée en kilowattheures, kWh).

L'électricité est un service, non pas un bien tangible, qui consiste à mettre à la disposition des usagers (clients domestiques, industriels, collectivités locales) une puissance électrique mesurée en kW à un moment donné. Sa valeur d'usage varie d'une seconde à l'autre. Les chiffres ne sont pas là pour dicter des conclusions péremptoires, soi-disant au nom de la science, mais pour faciliter le débat sur des bases de dialogue communes