La ville de Tokyo veut-elle se débarrasser de ses personnes âgées ?

Par Mégane Chiecchi  |   |  596  mots
Dans les 10 prochaines années, la population de plus de 75 ans à Tokyo devrait augmenter de 1,75 million. (Crédits : Reuters)
Selon le think tank "Japan Policy Council", les personnes âgées vivraient mieux hors de Tokyo. Début juin, un ministre d’Etat a même annoncé qu’il soutiendrait les Japonais prêts à quitter la capitale pour la campagne. Face à une population nipponne vieillissante, les services de santé sont en alerte.

Les Japonais, victimes de leur succès ? Avec une longévité qui bat tous les records, la population nippone est la première à faire face au prochain défi des pays industrialisés: les seniors.

Dans les 10 prochaines années, la population de plus de 75 ans à Tokyo devrait augmenter de 1,75 million. Cela signifie que 5,7 millions de personnes âgées devront être prises en charge dans la capitale, alors même que les maisons de retraites débordent. Il y aurait déjà une pénurie de 130.000 lits.

Pour répondre au problème, début juin le gouvernement japonais a fait preuve d'originalité, s'appuyant sur un rapport du Japan Policy Council (en japonais).

Les solutions proposées

Présidé par Hiroya Masuda, le ministre des Affaires internes, le think tank en question propose de relocaliser la population âgée tokyoïte dans les campagnes, ou plutôt, les zones désertées de l'archipel.

Pour justifier une telle proposition, le document s'appuie sur une étude qui recense 26 préfectures où les infrastructures et les hôpitaux locaux pourraient drainer un nouveau flot de personnes âgées.

"La relocalisation des seniors dans les campagnes permettraient de stimuler la consommation régionale, maintenir des emplois mais aussi en créer de nouveaux" a expliqué Yoshihide Suga, secrétaire général du cabinet.

Pour accompagner ce mouvement de population, le Japan Policy Council a aussi recommandé la création de nouveaux lieux culturels, dédiés à l'épanouissement personnel des seniors.

Des résistances

Le soutien du gouvernement au think tank n'a pas été très bien perçu par les Japonais, à tel point que Shigeru Ishiba, le ministre en charge de la Revitalisation régionale, a été forcé de rectifier le tir :

"Personne ne parle de forcer les personnes âgées à déménager" a-t-il précisé.

Malgré le déclin de leur population, les habitants de l'archipel sont fortement attachés à la solidarité intergénérationnelle. La norme, qui veut que les enfants s'occupent de leurs parents jusqu'à leur mort, s'avère également bénéfique pour la santé des seniors.

Les mesures de relocalisation sont donc loin de faire l'unanimité, d'autant qu'elles impliquent un déracinement géographique, facteur de stress notoire. Selon Hideki Koizumi, ingénieur urbain de l'université de Tokyo, des études prouvent que les retraités vivent mieux lorsqu'ils sont entourés de leur famille. Au-delà des résistances sociologiques, il est aussi question de main-d'œuvre.

Pour constituer une armée de travailleurs médicaux suffisante, plus de 800.000 postes supplémentaires seront créés. Des nouveaux services publics et des résidences devraient aussi voir le jour, à coup de subventions dont le montant n'a absolument pas été indiqué.

"Pour le moment, les coûts n'ont pas encore été estimés. Nous essayons déjà de lancer un grand débat public" a expliqué Keisuke Takayama, porte-parole du think tank.

Un plan encore flou

Politiquement, si le gouvernement décidait de mener à bien cette politique de relocalisation, il s'agirait d'une première pour l'archipel qui a toujours privilégié le fonctionnement en quasi-totale autonomie de ses régions.

Avec une natalité en berne et une population globale qui va passer de 127 millions à 87 millions, 40% des japonais seront âgés de 65 ans d'ici 2060. En mai dernier, le think tank Japan Policy Council faisait déjà la Une annonçant que 896 municipalités pourraient disparaître à cause d'un manque de femmes et d'enfants.

Le gouvernement japonais est donc continuellement sous pression, il a d'ailleurs récemment annoncé vouloir ouvrir le pays à plus de 200.000 nouveaux étrangers.