« La France est le pays le plus capitaliste d’Europe » (France Invest)

Par Propos recueillis par Delphine Cuny  |   |  1292  mots
Olivier Millet, le président de France Invest, l'ex-AFIC, l'association professionnelle des acteurs du capital-investissement en France, est également président du directoire du fonds Eurazeo PME. (Crédits : Afic)
Les fonds d’investissement français changent de bannière : exit l’Association française des investisseurs pour la croissance (AFIC) qui devient France Invest. Les fonds de private equity (capital-développement ou innovation ou transmission), qui ont investi dans plus de 2.000 entreprises non cotées en Bourse l’an dernier, veulent changer leur image et participer au débat sur la mobilisation de l’épargne en faveur des PME.

[Article mis à jour le 23/01 à 13h20]

LA TRIBUNE : Pourquoi ce changement de nom qui fait penser à une entité publique ?

Olivier Millet : On peut être privé et d'intérêt collectif ! Nos membres ont approuvé à 97% des votants le nom « France Invest » qui est apparu comme une évidence. Avec l'Afic, nous avions une bannière un peu datée, un peu CNPF ! Choisir le mot France donne beaucoup d'obligations et montre notre volonté de dépasser l'intérêt catégoriel : le métier d'investisseur dans le non-coté a une vraie utilité, il est au service des entreprises, de la croissance économique. C'est la France qui investit et qui est attractive. Nous disposons d'un terrain favorable avec des entreprises et des entrepreneurs de talent en France mais la fiscalité n'était pas favorable. Le cadre est en train de changer depuis l'élection d'Emmanuel Macron, qui avait été le plus réceptif à nos propositions pendant la campagne présidentielle.

[La nouvelle identité visuelle de l'association. Crédits : France Invest]

De quelle force de frappe dispose le capital-investissement français ?

Le private equity français a levé plus de 80 milliards d'euros en dix ans, plus de 15 milliards l'an dernier. Notre dynamique devrait nous conduire à dépasser les 20 milliards d'ici à 2020 et ainsi devancer le capital-risque britannique.

Notre empreinte économique, c'est plus de 200 milliards d'euros de chiffre d'affaires, l'équivalent de 20% du CAC 40 ! C'est aussi 1,4 million d'emplois, plus de 8% de l'emploi privé français, ce n'est pas anecdotique. Les 300 fonds membres de « France Invest » emploient entre 4.000 et 5.000 personnes en direct et font travailler tout un écosystème de conseils, de banques, d'avocats à chaque transaction.

Vous étiez convié au « Grand rendez-vous de l'investissement productif » ce lundi à l'Assemblée nationale, est-ce une forme de reconnaissance ?

Le private equity était une activité tolérée, nous devenons une activité acceptée. Nous étions présents ce lundi aux côtés de tous les acteurs traditionnels de la chaîne de financement, les banques, les assureurs, etc. Notre spécificité et notre utilité sont reconnues pour accélérer la croissance des startups et la transformation des PME en ETI. Nous devons faire preuve de transparence, de responsabilité, de pédagogie vis-à-vis des salariés, des députés, des médias non spécialisés. Nous devons faire l'effort d'entrer dans ce débat sociétal tout en restant à notre place.

Pour certains, vous faites partie de « la finance de l'ombre » (le « shadow banking », finance non régulée par opposition aux banques et aux marchés)...

Notre association est reconnue par l'AMF (Autorité des marchés financiers). A ce titre, elle impose à ses membres un code de déontologie qui précise et renforce les règles établies par l'AMF. L'investissement non-coté c'est tout le contraire du trader à haute fréquence et de la finance gérée par algorithme. Amélie de Montchalin [cheffe de file LREM au sein de la commission des Finances, à l'initiative du « Grand rendez-vous », ndlr] a eu une très bonne réponse: nous sommes au contraire la finance avec un visage. Le private equity c'est l'anti-spéculation.

Une image colle aux fonds d'investissement, celle d'opérations avec des dettes excessives étouffant les entreprises. Les pratiques ont-elles changé ?

Il y a eu quelques accidents financiers et industriels qui peuvent se terminer en catastrophe sociale, on l'a vu dans la chaussure. Mais le nombre de cas est très limité à l'échelle du marché. Tout le monde utilise la dette. Il ne faut pas se laisser embarquer dans des montages inadaptés. Aujourd'hui, dans le non-coté, la dette est beaucoup plus longue et pas amortissable sur cinq ans, donc moins risquée.

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Le constat a été fait au « Grand rendez-vous » que les PME françaises, familiales, manquent de fonds propres pour se développer mais restent réticentes à ouvrir leur capital. Comment les convaincre ?

C'est la mission historique de l'Afic depuis plus de trente ans. Et nous y arrivons plutôt mieux qu'ailleurs : en 2017, plus de 2.000 entreprises ont ouvert leur capital à du private-equity, à comparer à 1.600 en moyenne au cours des dix dernières années. C'est beaucoup : nous sommes numéro un en Europe, devant le Royaume-Uni et l'Allemagne. La France est le pays le plus capitaliste d'Europe, si l'on parle de la démarche capitaliste qui consiste à ouvrir son capital. Il nous faut montrer les bénéfices d'une ouverture du capital pour l'entreprise, pour financer sa croissance. On ne pourra pas financer exclusivement par dette tout le rattrapage d'investissement à réaliser : l'internationalisation, la digitalisation et la RSE (responsabilité sociétale des entreprises). Il faudra beaucoup de capital.

Or comment financer le rachat d'un concurrent sur ses seuls fonds propres ? Historiquement, les entreprises avaient l'excuse fiscale, l'impôt de solidarité sur la fortune : les chefs d'entreprise disaient être empêchés d'ouvrir leur capital en deçà des 25% de détention sous peine de perdre l'exonération de l'ISF sur l'outil de travail. La fin de l'ISF c'est aussi l'autorisation de vendre et de rester en France, plutôt que s'installer à Bruxelles. En facilitant ces ventes, on va libérer du capital. Cela va permettre de consolider des entreprises françaises.

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Plaidez-vous pour une réorientation de l'épargne vers le non-coté ?

Il y a un paradoxe : le capital-investissement français est financé à plus de 40% par de l'épargne internationale, cela veut dire que nous avons rendu le non-coté en France attractif, mais ce n'est pas comme s'il n'y avait pas assez d'épargne en France ! Aujourd'hui l'assurance-vie est essentiellement investie dans des produits à liquidité quotidienne, les fonds euro, au capital garanti mais au rendement proche de zéro, alors qu'elle a vocation à servir d'épargne retraite !

Les contraintes réglementaires des assureurs les empêchent d'aller vers le non-coté. Il faut que les unités de compte d'assurance-vie puissent investir plus de 10% dans le non-coté.

Il faut aussi que l'image du non-coté change auprès des investisseurs institutionnels : il y a dix ans, les gérants appelaient cela « le ratio poubelle. » Les choses ont évolué : la Bourse est réservée à des entreprises plus grandes et les PME se tournent vers le private equity. Quand je travaillais chez 3i en 1990, nous investissions 10 millions de francs dans des sociétés de 40 millions de francs de chiffre d'affaires. Ce ne sont plus du tout les mêmes entreprises aujourd'hui que l'on trouve dans l'investissement non-coté, comme en témoigne l'entrée des deux fonds de pension canadiens au capital du groupe Fives, qui en est à son cinquième tour de table avec un fonds d'investissement.

Les épargnants français sont-ils prêts à se tourner vers des investissements plus risqués ?

Pour ce qui est du risque, il est très rare que l'on ne rende pas le capital dans le non-coté. Quant à la liquidité, qui n'est pas une garantie contre la perte en capital, elle s'est améliorée grâce à un marché secondaire dynamique. Il faut pouvoir engager du capital sur une période plus longue et on peut offrir une garantie en contrepartie de la durée. Les assureurs ont plein d'idées. Il y a par exemple la piste des fonds euro bonifiés, avec une garantie en capital modulée. Le seul fonds de pension français, l'ERAFP, qui gère la retraite complémentaire des fonctionnaires, ce qui ne manque pas de sel, se bat pour être autorisé à investir un peu plus que 10% dans le non-coté. Je note d'ailleurs que le mot fonds de pension n'a pas été prononcé ce lundi au « Grand rendez-vous de l'investissement productif », cela reste tabou. On a parlé d'épargne retraite...