Record d’Europe dans la Fintech : TransferWise lève 280 millions de dollars

Par Delphine Cuny  |   |  1589  mots
Les cofondateurs de TransferWise, Kristo Käärmann (à gauche) et Taavet Hinrikus (à droite), Estoniens d'origine, travaillaient à Londres et en avaient assez de payer de lourdes commissions de change à chaque virement transfrontalier. C'est ainsi qu'ils ont créé leur plateforme de transfert d'argent "sans frontière." (Crédits : Transferwise)
La plateforme britannique de transfert d’argent réalise la plus importante levée de l’année en Europe dans le domaine des nouveaux entrants de la finance. Six ans après sa création, l'entreprise, qui a fait de l"argent sans frontière" son credo, est l'une des 15 licornes européennes et rentable, dans un marché très concurrentiel.

C'est l'histoire de deux amis estoniens, travaillant à Londres, fatigués de devoir payer à leur banque des commissions de change à chaque fois qu'ils effectuaient des paiements ou des virements d'un pays à l'autre en Europe. Taavet Hinrikus, premier employé de Skype, recevait son salaire en euros alors qu'il habitait à Londres. Kristo Käärmann, consultant pour les banques chez PwC puis Deloitte, était payé en livres sterling, mais devait rembourser son prêt immobilier en euros en Estonie et passait du temps en Belgique. Ils ont eu l'idée de se transférer de l'argent mutuellement, en suivant les taux de change réels. Ils en ont fait un business en créant une plateforme de transfert d'argent, TransferWise, utilisée par plus de deux millions de personnes, classée parmi la quinzaine de « licornes » européennes (entreprises en hyper-croissance, non cotées en Bourse, valant plus d'un milliard de dollars).

Six ans après son lancement, l'entreprise, une des success stories emblématiques de la Fintech londonienne, réalise un tour de table à trois chiffres, qui la hissera dans le palmarès des plus importantes levées de fonds du secteur dans le monde cette année, et sans doute sur la première marche en Europe : 280 millions de dollars, c'est dix fois plus que sa précédente levée en mai 2016, sur la base d'une valorisation passée en dix-huit mois de 1,1 à 1,6 milliard de dollars selon des sources concordantes. En tout, TransferWise a levé 397 millions de dollars.

« C'est beaucoup d'argent. C'est probablement la plus importante levée de fonds de l'année dans la Fintech en Europe. Ce montant montre que nos investisseurs sont convaincus de l'opportunité qui se trouve devant nous et de ce qu'il se passe dans le secteur bancaire », nous confie Kristo Käärmann, cofondateur et directeur général de TransferWise, lors d'une interview téléphonique.

La somme dépasse les 250 millions de dollars investis par le fonds Permira chez le spécialiste suédois du paiement en ligne Klarna, les 240 millions récoltés par le site britannique de prêts étudiants Prodigy Finance (dont 200 millions de financement par dette) et les 100 millions levés par la plateforme britannique de financement participatif Funding Circle.

Des investisseurs prestigieux

Depuis le début de l'année, TransferWise, qui emploie 800 personnes, est rentable; pour son exercice fiscal clos en mars 2016, elle avait enregistré une perte de 17,3 millions de livres (19,7 millions d'euros) pour des revenus de 27,9 millions de livres (32 millions d'euros). Ce qui a attiré un nouveau profil d'investisseurs à son capital : le gestionnaire d'actifs britannique Old Mutual Global Investors, qui mène le tour de table, aux côtés du fonds de capital-risque de la Silicon Valley IVP, investisseur « late stage » dans des entreprises en accélération de leur développement, présent au capital de Snap, Twitter, Dropbox et Klarna.

Le fonds californien de croissance Sapphire (ex-SAP Ventures) entre aussi au capital. Le milliardaire Richard Branson, le prestigieux fonds de la Silicon Valley Andreessen Horowitz et la société d'investissement britannique Baillie Gifford ont remis au pot. Le fonds d'amorçage de Xavier Niel, Kima Ventures, avait participé aux tous premiers tours de table, tout comme le fonds de Peter Thiel (PayPal) Valar Ventures, et le paneuropéen Index Ventures. Les cofondateurs, devenus multimillionnaires, et des employés de la première heure, ont profité de l'opération pour céder quelques titres.

« Etre rentable, c'est naturel et c'était attendu, et on entend le rester : il faut pouvoir être indépendant, s'autofinancer, être durable », fait valoir Kristo Käärmann. « J'aimerais regarder en arrière dans vingt ans et constater que nous avons eu un impact, que nous avons rendu les choses plus faciles et gratuites pour nos utilisateurs dans le monde. »

Un marché ultra-concurrentiel

Le marché du transfert international de devises est pourtant en train de devenir ultra-concurrentiel. En prélevant une commission de 0,5% du montant envoyé (ou un minimum 2 euros) censé refléter « un coût de fonctionnement juste », TransferWise se targue d'être « jusqu'à 8 fois moins cher » que les banques qui « peuvent vous facturer jusqu'à 5 % de frais cachés lorsque vous envoyez de l'argent à l'étranger. »

D'autres startups britanniques n'hésitent pas à casser les prix, WorldRemit, Azimo et plus récemment l'appli Revolut, qui s'est mis en mai dernier à proposer du transfert gratuit (jusqu'à 5.000 livres), se positionnant comme le moins cher du marché. TransferWise a dû réagir et a décidé tout récemment de réduire à 0,35% la commission sur certaines devises ou destinations depuis le Royaume-Uni, tout en augmentant celle d'autres "routes" de devises moins rentables. Pas de quoi pour autant menacer sa rentabilité dans un marché de volumes.

« Nous enregistrons une croissance de folie : en gros, nous doublons notre activité chaque année. Nos utilisateurs envoient plus d'un milliard d'euros par mois à travers notre plateforme et nous leur faisons économiser 1,5 million d'euros par jour. Mais nous sommes encore très petits. La plupart des PME utilisent encore leurs banques pour faire des virements à l'étranger. Notre travail est loin d'être achevé », estime le directeur général de TransferWise.

La France est « la deuxième base d'utilisateurs dans l'Eurozone derrière l'Allemagne » : depuis le lancement, 1,3 million de transferts ont eu lieu depuis et vers la France pour un montant de 2,7 milliards d'euros. Le Royaume-Uni reste son premier marché, les Etats-Unis sont le troisième, après l'Eurozone.

[Kristo Käärmann, cofondateur et directeur général de TransferWise. Crédits : DR]

Attaquer l'Asie-Pacifique, les PME ... et les banques !

Si l'entreprise a commencé avec les particuliers, globe-trotters, expatriés, étudiants et travailleurs indépendants, plutôt profil Erasmus et CSP+ que les immigrés au cœur de la clientèle du leader Western Union et du numéro deux MoneyGram, elle a élargi son activité aux petites et moyennes entreprises en lançant en mai un compte multidevises "Borderless" (sans frontière) avec des coordonnées bancaires locales pour payer les fournisseurs ou vendre à l'étranger sans surcoût qui risquerait de rogner leurs marges.

« Nous ne sommes pas vraiment concurrents de Western Union, qui est très bon pour distribuer du cash, ce qui revient très cher. Nous sommes plus en concurrence avec les banques », affirme Kristo Käärmann.

« Nous ne remplaçons pas les banques, sauf peut-être pour les entreprises, nous résolvons plutôt ce problème du transfrontalier », nuance-t-il.

Comme d'autres Fintech, TransferWise joue sur cet antagonisme avec les banques. Sur son site, l'entreprise, qui a le statut d'établissement de paiement, régulé par le gendarme financier britannique, la FCA, écrit :

« Nous ne sommes pas une banque. Loin de là. En fait, nous représentons plutôt le contraire. Nous sommes en train de révolutionner le système bancaire qui prospère depuis bien trop longtemps. Et nous cherchons des révolutionnaires pour nous rejoindre. »

En revanche, elle est partenaire de plusieurs néobanques comme l'allemande N26 et la britannique Starling Bank, et de la banque estonnienne LHV.

Lire aussi : Orange Bank débarque après une multitude de "néobanques"

[Taavet Hinrikus et Kristo Käärmann, les cofondateurs de TransferWise. Crédits : DR]

Des ambitions mondiales, malgré le Brexit

Avec les 280 millions de dollars levés, TransferWise entend ouvrir de nouvelles destinations (28 devises et 750 "routes" actuellement) en particulier dans le « très prometteur marché Asie-Pacifique », notamment en Inde. Elle projette aussi de lancer un compte Borderless pour les particuliers ainsi qu'une carte de paiement en 2018, car il y aurait une forte demande de la part des utilisateurs.

« La taille de notre marché est importante : au Royaume-Uni, 15% des gens ont réalisé un virement transfrontalier au cours de l'année passée, que ce soit pour louer une villa ou parce qu'ils travaillent dans un autre pays. Cela représente des sommes considérables », souligne le cofondateur de TransferWise. 

Selon un rapport de McKinsey, les paiements transfrontaliers (particuliers et entreprises) représentent un volume total de près de 140.000 milliards de dollars et des revenus pour les opérateurs (banques principalement) de 300 milliards de dollars, avec « des marges assez lucratives », surtout dans le marché BtoB, au regard du montant élevé de la transaction moyenne (15.000 à 20.000 dollars).

« Nos nouveaux investisseurs, Old Mutual et IVP, ont vu le potentiel de création de valeur et ont voulu prendre le pari du changement de paradigme en train de se produire sur le marché. Nous avons réussi à transformer une activité opérée par des banques locales en un système qui fonctionne dans le monde entier, sans frontière », avance le directeur général de TransferWise.

La perspective du Brexit, et de la perte probable du "passeport européen", ne les a semble-t-il pas refroidis. L'autre cofondateur Taavet Hinrikus, avait déclaré en avril dernier que si c'était à refaire, il ne créerait pas son entreprise aujourd'hui à Londres, qui risque selon lui de perdre son titre de capitale européenne de la Fintech.

« Le Brexit aura évidemment un impact sur la façon dont nous allons opérer, il faudra peut-être s'organiser autrement, demander une licence. Mais nos investisseurs ont compris que cela n'affecterait pas ce que nous sommes en train de construire au niveau mondial. Cela ne va pas nous arrêter !  », assure Kristo Käärmann.

« On se considère comme une entreprise mondiale avec des origines européennes. Nous avons trois bureaux en Europe, à Londres, Tallin et Budapest.  On ne veut pas s'enfermer dans des frontières. »

[Mise à jour à 10h : correction du nom des néobanques partenaires]