Quel modèle économique pour l'agriculture urbaine ?

Par Giulietta Gamberini  |   |  1080  mots
Si l'agriculture urbaine semble en plein essor, elle peine encore à trouver un modèle économique. (Crédits : Reuters)
Alors que les potagers se multiplient en ville, rares restent les projets qui prospèrent grâce à la vente de leurs produits. La majorité se fondent sur des modèles économiques hybrides, intégrant l'offre d'expériences voire de services écosystémiques.

Copropriétés d'entreprises, administrations, mais aussi hôpitaux, écoles, centres sportifs, musées... Tous les types de toitures et d'espaces vacants ont nourri les 33 projets lauréats de la deuxième saison de l'appel d'offres Parisculteurs, lancé en 2018 par la mairie de Paris afin d'y cultiver plus de 9 hectares. Ils viennent s'ajouter aux 47 projets choisis lors de la première édition en 2016, ainsi qu'aux nombreux autres potagers qui depuis quelques années fleurissent spontanément dans la capitale française, comme dans l'ensemble des grandes villes du monde.

Mais si l'agriculture urbaine semble en plein essor, elle peine encore à trouver un modèle économique. Les exemples de fermes urbaines misant pour prospérer sur les revenus de la vente de leurs produits sont, en effet, encore plutôt rares. L'un des plus connus est celui des Fermes Lufa à Montréal, où 2.500 kilos de légumes et herbes fraîches sont consommés quotidiennement par quelque dizaines de milliers d'urbains, et où la recherche de la rentabilité guide le choix des cultures et des techniques. Un autre, nouveau, est celui de la "Ferme Abattoir", la plus grande ferme aquaponique du monde, qui vient d'ouvrir ses portes à Bruxelles. En combinant une culture de végétaux hors sol avec une production animale en milieu aquatique, elle doit produire chaque année 35 tonnes de bars rayés, 15 tonnes de tomates, 120.000 barquettes de micropousses et 140.000 pots de plantes aromatiques, pour des magasins ou des restaurateurs locaux.

Si Steven Beckers, fondateur de la société à l'origine du projet, Bigh, espère atteindre l'objectif d'amortir en six-sept ans les 2,7 millions d'euros investis, c'est d'une part grâce à la spécificité du projet, fondé sur une démarche d'économie circulaire et une parfaite intégration au bâtiment, permettant d'économiser l'énergie et les matières premières utilisées, d'autre part grâce à des prix majorés au nom du caractère local et "zéro déchets" des produits, expliquait-il lors d'une conférence en janvier.

Coûts technologiques et espaces réduits

En dehors de ces quelques modèles toutefois, divers facteurs semblent faire obstacle à la rentabilité de l'agriculture urbaine. Les consommateurs sont bien prêts à payer un peu plus cher, mais dans certaines limites. Or, sur les toits, où pour des raisons de poids les projets de culture hors sol représentent souvent la seule option, les coûts de l'investissement sont souvent extrêmement élevés, soulignait lors de la même conférence, organisée par la société de conseil Greenflex, Grégoire Bleu, président de La Boîte à Champignon et de l'Association française d'agriculture urbaine professionnelle. Sans compter la concurrence des projets d'installation de panneaux photovoltaïques...

Le potentiel mondial, d'ailleurs, très limité bien qu'encore largement inexploité, décourage l'espoir de déployer massivement l'agriculture urbaine pour en faire une alternative aux cultures des campagnes. En comptant les espaces vacants, les toits et les murs - mais en excluant les espaces récréatifs -, les surfaces urbaines cultivables représenteraient en effet entre 367.000 et 641.000 km², selon une étude menée par des chercheurs de l'université chinoise Tsinghua et des universités américaines de Berkeley (Californie) et d'Arizona, publiée en janvier par Earth's Future et citée par Sciences et Avenir. L'hypothèse haute correspondrait à un dixième de la ville de Shangaï. Même en choisissant les meilleures cultures par rapport à chaque milieu, elles pourraient produire entre 100 et 180 millions de tonnes de nourriture par an : un chiffre à comparer aux 6.500 millions de tonnes de végétaux récoltés annuellement au monde. Les revenus annuels seraient compris entre 65 et 122 millions d'euros.

Budgets RSE et expériences récréatives

C'est donc bien à cause de ces difficultés et perspectives industrielles restreintes qu'aujourd'hui la majorité des projets se fondent sur des modèles économiques hybrides, voire poursuivent d'autres objectifs que le rentabilité. Au Japon par exemple, les investissements de nombreux géants high-tech dans l'agriculture urbaine s'expliquent non seulement par l'accident Fukushima, à l'origine d'une méfiance croissante des Japonais vis-à-vis des produits venant des campagnes, mais aussi par la volonté de tester et ensuite commercialiser des technologies innovantes, explique un article récent de Slate. En Île-de France, les fermes urbaines sont souvent financées par les budgets RSE d'entreprises de la grande distribution telles que Carrefour, qui d'une part tentent ainsi de renouer le lien de confiance avec les consommateurs et les territoires, d'autre part testent de nouvelles manières de s'approvisionner dans l'avenir.

Beaucoup d'autres projets, bien plus frugaux en termes de nouvelles technologies, se fondent en revanche sur la vente d'une expérience associée à celle des produits. En France, c'est justement le modèle de La Boîte à Champignons, qui commercialise un produit clé en main pour cultiver des pleurotes à partir de marcs de café d'entreprises, et dont la maison mère, UpCycle, propose également un service de conseil sur l'agriculture urbaine indoor. C'est aussi le concept de Peas&Love, qui loue des parcelles de potagers à des riverains, ainsi que les services d'un "community farmer" : les citadins y récoltent leurs produits, mais profitent également des bénéfices psychologiques d'un bout de nature privatisé, ainsi que de la satisfaction morale de participer à un projet environnemental - biens de plus en plus convoités.

Une centaine milliards d'euros de services écosystémiques

L'affirmation de ces modèles correspond à la véritable valeur ajoutée de l'agriculture urbaine. Si sa capacité à nourrir la planète restera en effet sans doute marginale, ce sont surtout les services écosystémiques rendus aux villes et à leurs territoires qui colorent, en effet, de rose son avenir : restauration de la biodiversité, des sols, des cycles courts, de la culture alimentaire, du lien social, voire valorisation de l'immobilier... Selon l'étude publiée dans Earth's Future, la réduction de transport et de consommation d'énergie, le rafraîchissement de l'air, l'isolation des bâtiments, la dépollution, etc. garantis par l'agriculture urbaine pourraient faire économiser entre 75 et 150 milliards d'euros par an. À Detroit d'ailleurs, sinistrée après la faillite de 2013, les potagers urbains ont fait des miracles de résilience.

Pas de surprise alors que la municipalité de la ville du Michigan, qui reprend au fur et à mesure le contrôle du territoire, continue plutôt de soutenir la dynamique. Ni que Paris mette gratuitement à disposition des espaces. L'avenir de l'agriculture urbaine pourrait alors bien dépendre du soutien des villes.