Jean-Luc Montfort, l'homme de Bolloré au Canada, a une solution bleue pour l'auto-partage à Montréal

Par Nathalie Simon-Clerc, à Montréal  |   |  1153  mots
Jean-Luc Monfort, l'homme fort de Vincent Bolloré au Canada, dirige l'usine Blue Solutions Canada (ex-Bathium) sur la rive-sud de Montréal, qui fabrique les batteries Lithium Métal Polymère (LMP) des Bluecar conçues par Bolloré en 2005. (Crédits : Nathalie Simon-Clerc)
Blue Solutions Canada produit les batteries révolutionnaires des voitures électriques qui constituent le réseau d'Autolib' à Paris. Bien plus qu'une industrie, l'entreprise du Groupe Bolloré, Blue Solutions, a inventé une nouvelle activité en intégrant verticalement tous les métiers: la voiture électrique en auto-partage. Après Paris, Lyon et Bordeaux, Blue Solutions s'implante à Indianapolis en juillet prochain, et garde Montréal dans sa ligne de mire. Par Nathalie Simon-Clerc, rédactrice en chef de L'Outarde Libérée

Jean-Luc Montfort arpente les couloirs industriels des 20.000 m2 de son usine de Boucherville d'un pas alerte. Il s'arrête pour saluer les salariés. Affable, une main sur l'épaule, il demande des nouvelles d'un dossier en cours ou des enfants. Au détour d'une coursive, il pousse la porte de la salle de sport et lance un mot d'encouragement aux deux salariés en plein effort. Jean-Luc Montfort est un « Gadz'Arts » (ingénieur des Arts et Métiers) et c'est l'homme fort de Vincent Bolloré au Canada. Le cinquantenaire est à la tête de l'usine Blue Solutions Canada (ex-Bathium) sur la rive-sud de Montréal, qui fabrique les batteries Lithium Métal Polymère (LMP) des Bluecar conçues par Bolloré en 2005.

De la batterie LMP à l'auto-partage

C'est d'ailleurs en 2003 que Jean-Luc Montfort rejoint l'activité « batterie » du groupe Bolloré en France. La batterie LMP, résistante au chaud et au froid, offrant une grande autonomie (environ 250 kilomètres) et plus de 1.500 cycles de recharge, sort bientôt des usines. « On est capable de garantir 400.000 kilomètres », assure Jean-Luc Montfort.

Mais la stratégie Bolloré ne s'arrête pas là. L'industriel met au point la première voiture spécifiquement électrique qui utilise sa nouvelle batterie, et qu'il produit dans l'usine italienne de Pininfarina. La Bluecar est née. Il veut démontrer aux constructeurs de voitures thermiques traditionnelles que sa voiture fonctionne vite et loin.

Poussant la stratégie d'intégration encore plus, il lance en 2011 le système d'auto-partage à Paris, Autolib', pour prouver que sa voiture résiste dans le temps, même aux mains de conducteurs parisiens parfois peu scrupuleux.

De la carte d'accès au système informatique, en passant par la voiture et les bornes de rechargement, Bolloré contrôle toute la chaîne d'activités et invente ainsi un nouveau métier, comme si la rentabilité de la batterie LMP ne s'envisageait qu'en intégration verticale.

Quatre ans plus tard, 3.000 voitures et 5.000 stations quadrillent les rues de la capitale française. Pari gagné!

Autolib' à Paris (photo: Nathalie Simon-Clerc)

Déploiement à Bordeaux, avec Bluecub, et à Lyon, avec Bluely

Son nouveau savoir-faire, Vincent Bolloré le déploie maintenant à Bordeaux (Bluecub) et à Lyon, avec le système d'auto-partage Bluely. Cette fois-ci, Renault se tourne vers l'industriel novateur. La petite Twizy, que le constructeur français veut exporter au Québec, fait partie des flottes Bluecub et Bluely aux côtés de la Bluecar.

La petite bi-place ludique 100% électrique a fait naître un nouveau partenariat entre Renault et Bolloré l'année dernière : l'usine de Dieppe du constructeur assemblera des Bluecar de Bolloré dès juin 2015. Un accord entre les deux industriels, destiné à commercialiser des solutions d'auto-partage de véhicules électriques est également signé. À suivre...

Blue Solutions en Amérique du nord

Et c'est en Amérique du nord, marché de 350 millions d'âmes, que le Groupe Bolloré se tourne aujourd'hui. Blue Indy, le système d'auto-partage à Indianapolis, démarre le 4 juillet prochain.

Le pari est osé dans « la Mecque » des courses d'IndyCar, dont les fameux 500 Miles d'Indianapolis!

Du coup, la Blue Car a été modifiée pour être homologuée sur le marché nord-américain (pare-choc à l'avant et à l'arrière, coussins gonflables, crash-test...). Des bornes de recharge spécifiquement nord-américaines ont été développées, et c'est le français Linkbynet, par ailleurs implanté à Montréal, qui assurera la partie informatique.

L'une des deux Bluecar en essai chez Blue Solutions Canada, dont le système de chauffage a été modifié. (photo: Nathalie Simon-Clerc)

Hasard du calendrier, le maire de Montréal, Denis Coderre, a annoncé la semaine dernière qu'il souhaitait implanter 250 voitures électriques en libre-service dès le printemps 2016, aux côtés de Communauto et Car2Go, et qu'il lancerait un appel d'offres vers les entreprises internationales.

Ça tombe bien parce que, chez Bolloré, on est prêt, même si Jean-Luc Montfort dit n'avoir encore fait aucune proposition à Montréal.

Pourtant, selon La Presse, Denis Coderre et Vincent Bolloré se sont rencontrés à deux reprises lors d'un récent voyage du maire de Montréal en France. En décembre 2014, le vice-président du Groupe Bolloré, Hervé Muller, se projetait dans l'avenir sans confirmer formellement :

« Si nous nous déployons à Montréal, ce sera une approche de grande ampleur, soit plus de 1.000 voitures et partout dans la ville. »

Rien à voir avec les 60 véhicules électriques que Communauto compte intégrer dans sa flotte prochainement !

La marque de commerce « Blue Solutions Canada » et la raison sociale « Solution Bleue Canada » doivent être approuvées par les autorités canadiennes sous peu.

Boucherville, un secret bien gardé

L'usine de Boucherville, aux carrefours de l'Europe et de l'Amérique, est plus que jamais stratégique. Avec ses 170 salariés et ses 20.000 m2 de locaux, l'usine teste, invente et produit la fameuse batterie LMP.

Caméras aux quatre coins du site, zones sèches, accès sécurisés, zones de production impeccables, le fleuron de Bolloré est « bichonné » et sous bonne garde - secret industriel oblige. Les deux tiers du personnel travaillent en administration ou se consacrent à la recherche et développement. Plus de 1.000 brevets ont été déposés. La batterie de 30 kWh pèse 300 kilogrammes et comportent 3 kilomètres d'électrodes.

« Le monde de la batterie, c'est un monde de vendeurs de chars, lance Jean-Luc Montfort, on raconte tout et n'importe quoi ».

Fier de sa batterie LMP, il assure que les concurrents restent perplexes face aux défis technologiques surmontés par Blue Solutions. Le dirigeant franco-canadien veille depuis 2006 sur l'usine québécoise, auparavant propriété d'Avestor et d'Hydro-Québec.

Il supervise également l'autre usine de fabrication de Quimper. Plus de 10.000 batteries sortent des chaînes de production chaque année, et le groupe compte multiplier sa production par trois à l'horizon 2019-2020, d'après le Huffington Post.

Dans un double souci d'intégration et de conservation du secret industriel, les moyens de production ont été développés à Boucherville, puis déployés dans l'usine de Quimper.

Et demain...

Les deux usines, italienne de Pininfarina et française de Renault, continueront d'être les sites de production de la Bluecar. Aucun projet en Amérique du Nord n'est pour l'heure envisagé. Quant au partenariat avec Renault, il devrait aboutir à une « nouvelle » Bluecar à l'horizon 2017, une voiture plus petite, 3 places, avec un « pack Renault », et une batterie réduite à 20 kWh.

De son côté, Renault pourrait s'impliquer dans des projets d'auto-partage à l'étranger avec Bolloré. La batterie LMP, cœur névralgique de l'activité de Blue Solutions, continue d'occuper les pensées et les journées de Jean-Luc Montfort. À voir les panneaux solaires et l'éolienne sur le site de production, on pourrait imaginer des applications plus domestiques.

« Produire et stocker l'énergie près de la demande, c'est une tendance », conclut le directeur d'usine.

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Par Nathalie Simon-Clerc, rédactrice en chef de L'Outarde Libérée