Central Park plus JO, un casse-tête pour Valls dans le nord de Paris

Par Jean-Pierre Gonguet  |   |  1281  mots
Jean-François Carenco (à g.) est un homme affable, il intègre vite les dossiers et n'a pas une réputation de mollesse. Le genre de préfet dont Manuel Valls a besoin pour éviter un nouvel enlisement du Grand Paris. (Crédits : Reuters)
Manuel Valls a choisi le pragmatisme prudent avec les élus de Seine-Saint-Denis. Un jeu de billard à plusieurs bandes autour de la Courneuve avec les maires réfractaires à l’OIN autour du Central Park qui sont aussi ceux qui gèrent les communes où devraient s’implanter les principaux sites des JO 2024.

Jean-François Carenco, nouveau, mais très expérimenté, préfet de la Région Ile-de-France, est sorti de sa première réunion avec les élus de la métropole un peu étonné :

"Pas un seul élu ne m'a pas dit qu'il était inquiet. Toutes leurs interventions ont traduit cette prégnance de l'inquiétude."

Jean-François Carenco était en poste à Lyon. Avec Gérard Collomb et Michel Mercier, il avait, vite fait bien fait, emballé une métropole, enviée depuis par tous. Mais ça, c'était avant.

Paris, c'est un autre monde. Jean-François Carenco comprend Patrick Devedjian lui expliquant que "le projet a déjà changé trois fois et que cela est source de confusion". Il sait aussi qu'il "arrive dans la dernière ligne droite" et que "tout cela va devoir se régler à l'arraché".

Mais il a quand même un peu de peine à comprendre le manque d'enthousiasme des élus pour une métropole "enjeu de compétition internationale" dont il aimerait qu'elle "prouve que l'affrontement permanent entre l'Etat et les élus territoriaux est une idée du siècle passé".

Cela dit, si Jean-François Carenco est un homme affable, il intègre vite les dossiers et n'a pas une réputation de mollesse. Le genre de préfet dont Manuel Valls a besoin pour éviter un nouvel enlisement du Grand Paris.

Car Matignon s'inquiète. Le peu d'allant des élus de gauche et la franche mauvaise volonté de ceux de droite a poussé le Premier ministre à atténuer ses décisions de novembre dernier. La création d'une super OIN (opération d'intérêt national) pour cornaquer l'aménagement du Grand Paris a du plomb dans l'aile. Une ouverture aux élus.

Mais Matignon fait aussi savoir, en couloirs, que si les élus ne saisissent pas la balle au bond, Manuel Valls passerait quand même. Le dossier du "Central Park" de La Courneuve et des Jeux Olympiques en est le meilleur exemple, au nord de Paris. Celui de la Porte du sud de Paris, dans l'Essonne, en est un autre.

« vous endormiriez un chat
sur un panier de poissons ! »

Autour de La Courneuve, les élus, passé l'enthousiasme de certains à l'annonce du projet de Central Park, sont entrés dans des discussions tatillonnes sur les compétences, prérogatives et desiderata de tout un chacun. Du coup, on s'énerve et on se chamaille.

Face à des maires réfractaires à la création d'une OIN, Thierry Lajoie, le patron de Grand Paris Aménagement, doit déployer tout son talent - "Monsieur Lajoie, vous endormiriez un chat sur un panier de poissons", a plaisanté Patrick Braouzec, le patron de Plaine Commune. Mais, même pour un spécialiste de la joute oratoire comme lui, il est quasi impossible de convaincre les réfractaires du PC (Gilles Poux, maire communiste de La Courneuve), du Front de Gauche (qui appelle les "zadistes" à s'installer dans le parc de La Courneuve !), de l'UMP, en opposition frontale à la logique centralisatrice des OIN (sauf le maire de Dugny, directement concerné et à fond pour le projet), et les maires UDI de Seine-Saint-Denis. Sans compter le député communiste de Seine-Saint-Denis et maire du Tremblay, François Asensi, qui, lui, cumule l'opposition au Central Park et à l'OIN

oin? Matignon a une solution de rechange

Les bonnes volontés se raréfiant, Matignon compose. Autour du Premier ministre, on estime qu'il s'agit d'une question de pouvoir, pas d'une remise en cause du projet. Donc, pour ménager les exécutifs locaux, Manuel Valls envisage une solution de rechange à l'OIN.

Pour conduire vite et bien un projet d'aménagement, l'OIN n'est pas forcément nécessaire, en revanche l'obtention d'une PIL l'est. Cette "procédure intégrée pour le logement" permet de déclarer d'intérêt général une opération d'aménagement et de logement. Cela facilite énormément le travail et assure la rapidité d'exécution de l'opération.

Si la PIL est obtenue, le Central Park se ferait alors sous la forme juridique d'une Semop (société d'économie mixte à opération unique), structure destinée à remplacer les PPP (partenariat public privé), et beaucoup plus favorable aux élus.

C'est un dispositif tout frais inventé par la loi NOTRe sur l'organisation territoriale qui permet d'associer public et privé, collectivités et entreprises, pour la réalisation d'une opération. Comme le glisse un proche du Premier ministre:

"Si l'aménagement fonctionne et si les collectivités font ce qu'elles ont à faire, pourquoi vouloir à tout prix une OIN ?"

Les sites des JO 2024 bientôt 
dans le bras de fer avec les élus du 93

Mais, surtout, il y a l'argument massue: les Jeux Olympiques de 2024. Les collectivités concernées par le Central Park et l'aménagement urbain autour du Bourget sont exactement les mêmes que celles concernées par l'hypothèse la plus probable d'implantation du Parc Olympique et du Centre des Médias. Ce que Bernard Lapasset appelle le "scénario nord" et qui a sa préférence. Il y aurait ainsi dedans:

  • le Parc des Sports de Marville à La Courneuve à la lisière du Parc (stade officiel du XV parlementaire) rénové pour le hockey, le tir et le water-polo;
  • le Parc des Expositions du Bourget pour accueillir le Centre des Médias;
  • le Parc de La Courneuve pour accueillir certaines activités compatibles avec le classement en zone Natura 2000;
  • l'est du Parc de la Courneuve (Aires des vents et Aire des essences) pour accueiller, lui, 7 pavillons sportifs;
  • Aubervilliers, enfin, pour la construction (déjà évoquée pour les JO de 2012) de la piscine olympique.

Le Parc Olympique au Bourget/La Courneuve est le scénario préféré de Bernard Lapasset et Anne Hidalgo. Dans son rapport confidentiel, le patron de la candidature française écrit ainsi:

"L'hypothèse d'un Parc Olympique dans le secteur du Bourget La Courneuve peut conforter, accélérer et donner une plus grande ambition à ce secteur stratégique, en liaison avec la Plaine Saint-Denis et son futur pôle Pleyel, le parc Georges Valbon, espace de loisirs, de sport et de nature protégé pour sa biodiversité (Natura 2000) mais peu valorisé à ce jour, le Triangle de Gonesse, le corridor aéroportuaire et le Grand Roissy."

Peut-on tout refuser, JO compris?

Cette implantation donne en tout cas un phénoménal enjeu entre le gouvernement et les élus de la Seine-Saint-Denis.

Un opposant à l'OIN comme Patrick Braouzec, le patron de Plaine Commune, est aussi le financeur potentiel de la piscine d'Aubervilliers, projet qu'il n'arrive pas à boucler depuis des années. Gilles Poux, maire de la Courneuve ou Vincent Capo Canellas, sénateur maire UDI du Bourget, ont-ils eux aussi la possibilité de refuser les Jeux ?

C'est une négociation assez fine que vont donc devoir se livrer Manuel Valls, Jean-François Carenco et Thierry Lajoie. Pour l'instant, ils y vont doucement, trop doucement d'ailleurs de la part de certains dirigeants socialistes qui aimeraient bien un peu plus de fermeté.

Du coup, sur l'autre OIN qui tient à cœur à Manuel Valls, il pourrait y avoir moins de conciliation. Olivier Leohnardt, le maire PS de Sainte-Geneviève-des-Bois et président de la communauté du Val-d'Orge, est le principal opposant non seulement à une fusion avec le Grand Evry mais aussi à l'éventuelle OIN.

Mais, là, le Premier ministre ne composera pas longtemps car le site, entre le Val-d'Orge et la Vallée de la Seine, a, pour lui, "un potentiel exceptionnel, avec la reconversion de l'ancienne base aérienne et le futur Grand Stade de rugby". Pour l'instant, Manuel Valls discute, mais s'il continue à être contesté par son propre camp, ce sera l'OIN.