"Ce qui se joue, c'est l'avenir de nos démocraties" Anthony Gardner

Par Propos recueillis par Florence Autret, à Bruxelles  |   |  858  mots
Anthony Luzzatto Gardner, ex-ambassadeur des Etats-Unis à Bruxelles de Barack Obama. (Crédits : DR)
Ex-ambassadeur des Etats-Unis à Bruxelles, nommé par l'ancien président Barack Obama, Anthony Gardner détaille à "La Tribune" sa vision de la nouvelle administration Trump.

À 54 ans, ce diplômé de Harvard, Oxford, Columbia et de la London Business School a été directeur Europe au National Security Council avant de poursuivre sa carrière en Europe, notamment à la tête du fonds de capital-investissement Palamon Capital Partners. Parlant le français, l'italien, l'espagnol et l'allemand, il devient en 2014 ambassadeur des États-Unis auprès de l'Union européenne à la demande de Barack Obama, fonction qu'il a quittée le 20 janvier. Il est professeur invité au Collège d'Europe de Bruges et à l'Institut européen de Florence. Selon lui, « répondre au 'Buy American' par un 'Buy European', c'est signer la fin du système sur lequel repose l'économie mondiale ».

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LA TRIBUNE - Est-ce si nouveau que les États-Unis s'interrogent sur leur intérêt à promouvoir l'unité européenne ? Dans les années 1960 déjà, au sein de l'administration américaine, une dure bataille avait opposé adversaires et défenseurs de l'intégration du Vieux Continent...

ANTHONY GARDNER - C'est vrai, mais depuis le discours du président Kennedy du 4 juillet 1962 à Philadelphie, la position de toutes les administrations, républicaine ou démocrate, lui a toujours été favorable. La rhétorique de la nouvelle administration est extraordinaire. C'est du jamais-vu qu'un président dise que la désintégration de l'Union européenne lui est indifférente ou que certaines personnes dans son entourage considèrent même qu'elle serait une bonne chose. Les deux dernières semaines étaient frappantes, mais il ne faut pas immédiatement en conclure que c'est la fin de tout ce que l'on a construit.

Qu'est-ce qui peut permettre d'éviter la rupture ?

Il semble que Donald Trump écoute les conseils de Nigel Farage [député européen et ex-président de l'UKIP, le parti indépendantiste britannique, Ndlr] et Steve Bannon [ex-directeur de campagne et actuel conseiller du président Trump]. Mais il y a aussi autour de lui un cercle plus large de personnes ayant une approche plus élaborée du système international, des entrepreneurs expérimentés capables de dire :

« Voilà les conséquences de ce que vous dites sur nos intérêts, sur nos exportations. » C'est un peu étroit comme argument, mais c'est le seul langage efficace. Le secrétaire d'État Rex Tillerson [ex-Pdg d'ExxonMobil], le secrétaire au Commerce Wilbur Ross ou le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin savent que l'unité européenne a servi les intérêts des États-Unis.

Faut-il répondre au « America first » du président Trump par un « Europa first » ?

Répondre au « Buy American » par un « Buy European » ou au « Hire American » (embaucher américain) par un « Hire European », c'est signer la fin du système sur lequel repose l'économie mondiale.

Les Européens doivent-ils menacer Washington de sanctions en cas de violation des règles du commerce international ?

Les menaces ne servent pas à grand-chose. C'est évident qu'il y aura des rétorsions, ce n'est pas la peine de le dire.

Les marchés ont pourtant salué l'arrivée de la nouvelle administration...

Si l'on met en oeuvre seulement 10 % de ce qui a été annoncé, les conséquences en termes de volatilité seront considérables. Entrer, par exemple, dans une guerre commerciale avec la Chine, cela ne peut pas être bon.

Donald Trump a accusé l'Allemagne de manipuler l'euro à son profit. Vu l'ampleur des excédents commerciaux allemands, n'y a-t-il pas des raisons de dire que l'euro est sous-évalué, tout comme l'est le renminbi chinois ?

Durant les huit années d'administration Obama, le Trésor a souvent répété que l'économie mondiale ne pouvait pas reposer sur la consommation des Américains. Néanmoins, en Chine, la sous-évaluation résulte de décisions politiques directes concernant le taux de change. En Europe, c'est la conséquence indirecte d'une politique déflationniste menée à l'intérieur de l'Union européenne, mais le taux de change est flexible. Il est fixé par les marchés. Ce n'est pas du tout la même chose.

Êtes-vous inquiet pour l'avenir de votre pays ?

Il nous arrive, aux États-Unis, de passer par des extrêmes, mais nous avons une capacité unique de nous reprendre. Le sens commun n'a pas disparu de mon pays. Il faut comprendre les causes de cette explosion de colère, passer un peu de temps à tirer les conclusions de ces élections et voir comment l'on va mener la bataille des idées. Beaucoup de gens, dans les classes moyennes, pensent que le système est truqué en faveur des élites. Effectivement, les statistiques montrent que leurs revenus ont stagné, parfois baissé ces dernières décennies. Ce n'est pas un phénomène spécifiquement européen ou américain. Ce qui se joue, c'est l'avenir de nos démocraties. Il faut réunir les forces libérales tolérantes de part et d'autre de l'Atlantique, parce qu'il y a là une bataille que l'on pourrait perdre. Il y a suffisamment de vrais ennemis dans ce monde qui veulent voir affaiblies nos économies et nos démocraties pour ne pas nous affronter entre nous.

Propos recueillis par Florence Autret, à Bruxelles