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OpinionsVu de Bruxelles

Quand Trump donne le vertige au Vieux Continent

Photo de Florence Autret

Florence Autret, à Bruxelles

Publié le 13 février 2017 à 06:51 - Mis à jour le 13 février 2017 à 15:28

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Comment répondre à la rhétorique méprisante du nouvel occupant de la Maison Blanche à l'égard de Bruxelles ? Les Européens hésitent entre l'incrédulité et les déclarations d'intention et... ne changent rien.

« Non ! Pas lui ! » , se sont écriés, en substance, les députés européens début février après les déclarations tonitruantes du futur ambassadeur américain auprès de l'Union européenne. Invité de la BBC, Ted Malloch venait de déclarer :

«Dans une vie antérieure, où j'occupais un poste diplomatique, j'ai contribué à abattre l'Union soviétique. Peut-être qu'il y a une autre union qui a besoin d'être domptée.»

Cinq jours plus tard, les présidents des principaux groupes politiques au Parlement écrivaient aux présidents du Conseil européen et de la Commission, Donald Tusk et Jean-Claude Juncker :

«Nous pensons que les personnes qui estiment que leur mission est de perturber ou de dissoudre l'Union européenne ne devraient pas être accréditées comme représentant officiel auprès de l'Union européenne».

À défaut d'avoir pu empêcher l'élection de Donald Trump, les députés aimeraient que le Conseil européen et la Commission n'accréditent pas cet intrus. La Commission a répondu aux demandes des parlementaires en rappelant qu'il n'y avait « pas de nomination, par conséquent pas de demande d'accréditation et (que), en conséquence, ces questions étaient totalement hypothétiques ». Il est vrai que le précédent ambassadeur avait été nommé près de dix mois après la deuxième investiture du président Obama et confirmé encore cinq mois plus tard par le Sénat.

Tristesse, colère, dépit

C'est qu'à Bruxelles, la « trahison » du grand frère américain est accueillie par un sentiment qui oscille entre tristesse, colère et dépit. Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a fait du président américain une tache sombre de plus sur l'agenda mondial, au même titre que les ambitions chinoises, la menace terroriste, l'agressivité russe, et le chaos au Moyen-Orient et en Afrique. Formulé dans une lettre adressée le 31 janvier aux chefs d'État et de gouvernement avant le Conseil européen du

3 février à Malte, le parallèle entre tous ces périls a jeté le trouble. « Trump, un ennemi ? Je ne sais pas. Les États-Unis, en tout cas, restent un allié et un ami », a temporisé un diplomate. Et de consentir, toutefois :

«Nous sommes confrontés à un genre de gouvernance un peu particulier», en référence aux tweets intempestifs du président américain.

Donald Trump fait peur. Il faut dire qu'il n'épargne rien à ceux qui restent, pour l'instant, ses principaux alliés militaires et commerciaux. Sa salve contre Angela Merkel, accusée de causer la « ruine » de son pays avec sa politique « catastrophique » d'accueil des réfugiés et de « manipuler » la monnaie européenne pour augmenter encore ses excédents commerciaux, n'a suscité aucune réaction de solidarité à l'égard de la chancelière allemande. En réalité, les Européens, plus prompts à manifester leur unité qu'à exprimer leur solidarité, sont encore dans le flou sur les projets concrets de la nouvelle administration, dont la rhétorique les renvoie à leurs propres turpitudes.

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Des "passagers clandestins"

À Malte, où les chefs d'État et de gouvernement se sont retrouvés pour chercher un moyen d'atténuer l'arrivée des migrants par la Libye et parler de leur avenir à Vingt-Sept, la chancelière allemande a tenté de ramener le calme.

«Je pense que plus nous définirons fortement notre rôle dans le monde, mieux nous pourrons gérer les relations transatlantiques, c'est pourquoi, en ce qui me concerne, il est plus important de parler de l'Europe aujourd'hui que des autres parties du monde», a-t-elle dit.

Le 25 mars, dans la capitale italienne, les Vingt-Sept aimeraient célébrer dignement les 60 ans du traité de Rome, pierre fondatrice de tout l'édifice bruxellois, par une déclaration solennelle. Un peu comme ils l'avaient fait il y a dix ans à Berlin, pour sortir du marasme post-référendaire. Ils avaient promis à l'époque de rester fidèles à leurs valeurs, de s'unir contre le terrorisme, de protéger le climat, de lutter contre l'immigration illégale... Que peuvent-ils dire de plus ? L'idée d'une politique de défense commune, il est vrai, brillait à l'époque par son absence. C'est un des points sur lesquels la nouvelle administration américaine ne semble pas prête à céder, manifestant en cela une certaine continuité avec la précédente.

«Une Europe unie, qui fut un jour le rêve de quelques-uns, reste l'espoir de beaucoup et une nécessité pour nous tous», avait dit le président Obama, à Hanovre, en avril 2016.

Pour ajouter aussitôt que ses amis européens se comportaient en « passagers clandestins » en demandant aux États-Unis de faire intervenir l'Otan en Afrique du Nord. Rien de très nouveau. L'indigence européenne en la matière agace Washington depuis... plus de soixante ans et le rejet par l'Assemblée nationale française de la Communauté européenne de défense.

Menaces voilées et intimidations

«Que veut véritablement le président des ÉtatsUnis ? Notamment par rapport à l'Alliance atlantique et au partage de la charge», autrement dit le coût de la défense du continent européen, s'est interrogé le président Hollande à Malte.

Comme s'il n'en avait aucune idée ! Une première réponse tombe pourtant sous le sens : qu'ils dépensent plus que les 1,4% de PIB actuels, très en dessous de leur engagement de 2%, à rapprocher des 3,6% américains ! Selon un rapport encore confidentiel du consultant McKinsey sur la sécurité, dévoilé par le site Politico, jusqu'à 30% des investissements dans la défense pourraient être économisés en mutualisant les achats.

Depuis longtemps les Britanniques ont été accusés de jeter du sable dans les rouages d'une politique d'armement commune. Quand ils ne seront plus là, Français, Allemands, Italiens et autres seront ramenés à la dure réalité de la concurrence entre leurs industriels et de l'inertie de leurs états-majors.

Mais, comme le soulignait le président français, les intentions américaines ne sont pas toujours limpides.L'unique réalisation de politique industrielle portée de bout en bout par la Commission européenne, le système de navigation par satellites Galileo lancé en décembre dernier, a bien failli être victime des tentatives d'intimidation d'une autre administration républicaine : celle de George W. Bush. En 2001, le vice-secrétaire à la Défense Paul Wolfowitz, avait commis une lettre restée fameuse à l'attention de ses homologues européens leur indiquant que la poursuite du projet pourrait avoir des « ramifications en matière de sécurité pour les futures opérations de l'Otan ».

Une menace à peine voilée. Galileo est en orbite, mais « l'idée que l'Europe doive se comporter comme une puissance n'a jamais fait l'objet d'un consensus », remarque un diplomate.

La course aux accords bilatéraux

Du côté des entreprises, on espère que la masse colossale des échanges mais surtout des investissements croisés de part et d'autre de l'Atlantique contribuera à éviter une guerre commerciale.

«Les entreprises européennes et américaines utilisent le marché transatlantique comme une base géo-économique dans la concurrence mondiale. L'administration Trump commence à le comprendre et va probablement travailler à abaisser les barrières atlantiques, pas à les relever», estime Dan Hamilton, directeur du Center for Transatlantic Relations de l'université Johns Hopkins à Washington.

Il n'empêche que les États-Unis et l'Europe sont bel et bien lancés dans une course à la conclusion d'accords bilatéraux avec le reste du monde, depuis que l'Organisation mondiale du commerce est devenue incapable de produire des accords multilatéraux. Bruxelles négocie avec le Brésil, l'Argentine, une dizaine de pays africains, l'Inde, le Japon... Et si elle n'a même pas encore officiellement renoncé à mener à son terme le traité transatlantique, le scepticisme domine.

«Que la Commission continue de croire que rien n'est définitif s'agissant du TTIP, c'est assez audacieux», remarque cette source diplomatique.

Reformuler mes voeux de mariage

Le 1er février, alors que Donald Trump venait de remettre le Nafta (l'accord de libre-échange nord-américain) sur le métier de façon à mieux « défendre » les emplois américains, la commissaire au Commerce Cecilia Malmström annonçait qu'elle s'était entendue avec son homologue mexicain Ildefonso Guajardo, pour accélérer la négociation de l'accord de libre-échange. Rendez-vous en juin pour un premier « round ». Une manière de répondre aux inquiétudes des constructeurs automobiles allemands, BMW en tête, qui craignent de voir bloqués les débouchés de leurs filiales mexicaines sur le marché américain.

Reste que l'exécutif européen doit faire face aux mêmes défis que les élites de Washington : l'impopularité croissante des politiques de libre-échange. La première menace pesant sur le TTIP (Le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement) n'était pas tant les réserves du Congrès américain que la politisation du débat en Europe, comme l'a montré la laborieuse signature du traité Ceta avec le Canada. D'ailleurs, personne n'a d'idée précise à Bruxelles du temps que prendra sa ratification par une quarantaine de parlements nationaux et régionaux.

N'en déplaise aux députés européens, le meilleur service que Donald Trump pourrait rendre aux Européens pourrait être de se choisir rapidement un ambassadeur, histoire que l'effet de réalité créé par l'apparent revirement de Washington ne s'atténue pas et que les dirigeants du Vieux Continent « reformulent leurs voeux de mariage », comme l'espère Donald Tusk.

Florence Autret, à Bruxelles

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