L'effacement silencieux de la dette grecque

Par Florence Autret  |   |  1530  mots
La mission confiée à Klaus Regling est de maintenir l'illusion d'une non-remise de dette... tout en l'organisant. Il ne le fait pas seulement à la demande de Monsieur Schäuble. Bercy est aussi très content d'assurer aux Français qu'il n'y a pas de remise de dette à la Grèce et que le contribuable sera remboursé au centuple. (Photo: Wolfgang Schauble (à gauche sur la photo) discutant avec Klaus Regling après une réunion avec le FMI et la Banque mondiale, le 21 avril 2015 à Washington) (Crédits : Reuters)
En dépit du tabou tenace qui entoure toute annulation de la dette grecque, les Européens ont déjà renoncé à 100 milliards d'euros de créances sur Athènes. Le 5 décembre, les ministres des finances s'apprêtent à en faire encore un peu plus... tout en assurant qu'il n'en est rien.

Le 5 décembre à Bruxelles, la Grèce refait son apparition sur l'ordre du jour des ministres des finances de la zone euro. Il s'agira à nouveau de faire un point sur les réformes mises en œuvre par le Premier ministre Alexis Tsipras mais aussi de (re)parler de « mesures » de dette.

Depuis des mois, Klaus Regling, directeur du Mécanisme européen de stabilité (MES), cette grosse cagnotte de 500 milliards d'euros créée en 2012 pour secourir les pays de la zone euro au bord de la faillite, peaufine sa copie. Le mandat que lui ont donné les ministres en mai dernier à La Haye est simple : « Alléger la charge de la dette » en repoussant quelques dates de remboursement et en baissant certains taux d'intérêt. Lundi prochain, il devra rendre sa copie.

Flou et double discours renforcent le mensonge

Il n'y a aucun doute que la présentation qui sera faite de cet exercice d'ingénierie financière sera à peu près incompréhensible pour le grand public. C'est sans importance. C'est même beaucoup mieux comme cela, car ce flou permettra de faire persister le mensonge qui permet depuis des années de faire diminuer la dette grecque... tout en assurant que ses créanciers ne perdent pas un sou. Le débiteur doit moins, mais le créancier n'a rien perdu... Une contradiction flagrante, qu'un enfant de cinq ans comprendrait, et qu'autorise ici la cohabitation entre deux discours (et deux langages comptables) : financier, du côté du Fonds et du Mécanisme européen, politique du côté des ministres. Une contradiction aussi qui a son utilité politique.

A quoi sert de repousser les échéances ? A faire baisser la VAN

Autant le dire : le mensonge est du côté des politiques, autrement dit, les ministres européens. Accepter d'être remboursé « au pair », c'est-à-dire, à concurrence de la valeur nominale d'une dette, mais plus tard que prévu, c'est tout simplement consentir à perdre de l'argent, car c'est faire fi de l'inflation et du coût de l'argent. Simple exemple : avec un taux d'intérêt de 2%, la "valeur actuelle nette" (VAN) de 100 remboursés en 2022 est, en 2017, de 90. Il aurait en effet fallu placer 90 en 2017 pour obtenir 100 en 2022. Si ces 100 euros sont remboursés six ans plus tard, en 2028, la valeur actuelle en 2017 tombe à 80. En d'autres termes, accepter de repousser l'échéance de six ans revient à accepter que la créance vale, en 2022, 89 (valeur actuelle en 2022 de 100 en 2028) au lieu des 100 qui auraient du être versés.

Or, depuis 2012, les ministres des finances européens n'ont de cesse de faire baisser la valeur actuelle, autrement dit la « charge », de la dette grecque. Une première série de « mesures » d'allongement des échéances et de baisse des taux, a déjà était décidée en 2012 par les ministres des finances, à une échelle beaucoup plus importante que celles qui seront présentées la semaine prochaine. La baisse de la dette grecque qui en est résultée figure noir sur blanc dans le rapport du Mécanisme européen de stabilité de 2015. On peut y lire : « La réduction effective de la charge de la dette en termes de valeur actuelle et les économies réalisées par le biais des différentes mesures d'allègement mènent à des économies de valeur actuelle correspondant à 51% du PIB grec en 2015 », soit 100 milliards d'euros. Un aveu dont on sait qu'il a été longuement débattu entre les ministres de la zone euro, qui siègent au conseil d'administration du MES, au moment de boucler le rapport.

"Aucun coût pour le contribuable européen" : vraiment ?

En termes financiers, la dette grecque a donc déjà été réduite de 100 milliards d'euros, constate avec honnêteté le Mécanisme européen de stabilité. Mais il ajoute : « Cela n'implique aucun réduction de la valeur nominale et, de ce fait, aucun coût pour le contribuable européen »... ce qui en revanche n'a aucun sens. L'illusion de ce « non coût » est due à l'archaïsme de la comptabilité publique qui permet de faire figurer une dette dans les comptes de l'Etat à sa valeur nominale et non pas actuelle. Que la France doive 100 dans 10 ou 20 ans, cela ne fait pas de différence aux yeux de l'autorité budgétaire. Cela est contraire à toute logique financière : la valeur de sa dette est pratiquement divisée plus ou moins par deux (selon le taux d'intérêt appliqué) si elle repousse ses échéances de remboursement de 10 ans.

L'illusion du non-effacement de la dette ne profite pas à Tsipras

Cette différence entre valeur nominale et valeur actuelle est bien connue des économistes, en particulier ceux du FMI, qui fondent toute leur « DSA » (Debt Sustainability Analysis), leur analyse de la solvabilité d'un pays, sur des calculs actuariels. « Le chiffre nominal n'a pas de sens économique et financier », note l'économiste Nicolas Véron. « L'allongement de la durée des prêts, avec période de grâce, et la réduction des taux d'intérêt, a fait effectivement baisser la dette grecque puisque sa VAN a diminué », explique son confrère Charles Wyplosz. Et d'ajouter :

« Ceci ne conduit à aucune perte comptable pour le MES (mécanisme européen de stabilité) tant que le nominal est maintenu et que les échéances sont respectées, même si elles sont modifiées. Politiquement, c'est bien pour le MES [parce que cela maintient, pour ses actionnaires sauf la Grèce, les pays de la zone euro, l'illusion d'un non-effacement de la dette, Ndlr] et mal pour le gouvernement grec [pour les mêmes raisons, car le gouvernement grec ne peut pas dire publiquement qu'il a obtenu une restructuration de sa dette, Ndlr], car les politiques se préoccupent à tort de la valeur nominale, et non de la VAN... »

Faire croire aux Européens que la Grèce ne leur "coûte" rien

La raison de la difficulté à afficher une baisse de la valeur nominale, qui pourrait tout à fait déboucher sur le même résultat qu'une baisse des taux et un aménagement des maturités en termes de baisse de la valeur actuelle nette, est purement politique. Il faut faire croire aux Européens que la Grèce ne leur "coûte" rien. Mais, comme le dit le directeur pour les études financières et bancaires au Graduate Institute de Genève, « quand on parle de remise nominale, les Allemands répondent que c'est inutile vue la baisse de la VAN. On est donc dans l'affichage ».

En d'autres termes, la mission confiée à Klaus Regling est de maintenir l'illusion d'une non-remise de dette... tout en l'organisant. Il ne le fait pas seulement à la demande de Monsieur Schäuble. Bercy est aussi très content d'assurer aux Français qu'il n'y a pas de remise de dette à la Grèce et que le contribuable sera remboursé au centuple.

Les contribuables français ont déjà accordé 20 milliards de remise

Le rapport annuel du MES est pourtant sans ambiguité : compte-tenu de la participation respective de la France et de l'Allemagne au Mécanisme européen de stabilité, la remise de dette déjà accordée à Athènes en 2012 par le contribuable français est de 20 milliards, la participation française au MES étant de 20%, et par le contribuable allemande de 27 milliards (pour 27% de participation allemande).

Parce que, précisément, elle sera grosse de cette ambivalence, la réunion du 5 décembre pourrait bien être un succès. Dans l'idéal, elle permettrait de poursuivre la baisse de valeur actuelle de la dette grecque qui n'est probablement plus que de 20% de sa valeur nominale. Le FMI pourrait alors revoir son analyse de solvabilité, la « DSA », sous réserve que les hypothèses de croissance et d'excédent budgétaire fonctionnent. Il pourrait, si les réformes - le vrai défi du gouvernement Tsipras - sont jugées suffisantes, accepter la conclusion de la « deuxième revue », et consentir, lors d'une réunion du conseil d'administration à la fin de l'année, à revenir dans le troisième programme. Le tout, au grand soulagement de Wolfgang Schäuble qui a eu l'imprudence de promettre au Bundestag à la fois la non-révision de la valeur nominale de la dette... et la participation du FMI au troisième programme.

Les deux dégâts collatéraux de l'absence de parler vrai

Un scénario moins rose voudrait que les mesures présentées par Klaus Regling soient jugées insuffisantes, les réformes grecques pas réalistes, le FMI incapable de revenir. On saura le 5 décembre si finalement le désir d'écrire une « success story », qui voit la première option l'emporter, sera plus fort que le désir de parler vrai.

La seule mauvaise nouvelle dont on soit sûr est que ce tour de passe-passe entretiendra les Grecs dans l'idée qu'ils sont victimes d'une dette dont la charge n'est plus qu'une fraction de ce qu'elle a été, tandis qu'il entretiendra les autres Européens dans une sorte d'illusion d'optique qui n'est que le fruit d'un illettrisme financier savamment entretenu par leurs dirigeants.