Et pourquoi ne pas donner sa chance à Emmanuel Macron

Par Philippe Mabille, directeur de la rédaction  |   |  1568  mots
Emmanuel Macron et son épouse Brigitte. (Crédits : Reuters)
Un duel inédit attend les électeurs français pour le second tour de la présidentielle. Sur le papier, Emmanuel Macron, 39 ans, devrait l'emporter largement face à Marine Le Pen grâce au front républicain. Mais le match restera incertain jusqu'au bout, surtout s'il tourne à un vote pour ou contre l'Europe. Et l'inconnue demeure pour le résultat des élections législatives, où le PS et Les Républicains tenteront de se refaire une santé après leur élimination.

Jean-Luc Mélenchon a eu raison au moins sur un point. Les Français ont choisi de « dégager » du paysage de la présidentielle tous les candidats représentants des anciens partis dits « de gouvernement » qui dirigent le pays depuis trente ans. Les primaires avaient déjà « dégagé » les favoris, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, à droite, Manuel Valls à gauche, pour qualifier les candidats les plus radicaux de chaque camp, Fillon et Hamon. Mais, avec un second tour opposant Emmanuel Macron, jeune leader d'un mouvement politique nouveau qui a tout juste un an, à Marine Le Pen, qui a refondé le Front national sur un parti-pris "anti-système", c'est une recomposition totale du paysage politique français qui a pris germe ce 23 avril 2017.

Oui, le résultat du premier tour est une révolution et confirme le profond désir de renouvellement des Français qui ont éliminé du second tour et la gauche, une nouvelle fois après le 21 avril 2002, et la droite, qui aurait dû pourtant emporter une élection imperdable pour elle, si elle ne s'était pas décrédibilisée dans les affaires de son candidat.

Règlements de comptes au PS et à LR

Après le 21 avril 2002, l'histoire politique de la France retiendra longtemps le souvenir du big bang de ce dimanche 23 avril 2017. Quinze ans après le choc de la qualification de Jean-Marie Le Pen contre Lionel Jospin, c'est une défaite cuisante pour la gauche au pouvoir, divisée entre Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon, ce dernier frôlant la déculottée. La refondation du PS risque de prendre du temps, le parti de Jean Jaurès étant en salle de réanimation. Mais c'est aussi un séisme pour la droite républicaine qui pour la première fois est écartée du second tour de la présidentielle. Elle va connaître une période de règlements de comptes internes sans doute sanglants : en se montrant incapable de désigner en son sein un nouveau candidat après les révélations qui ont tué la campagne de François Fillon, la droite porte une lourde responsabilité dans la qualification pour la seconde fois de son histoire du Front national. Le parti LR devra tirer toutes les conclusions du désaveu qu'il vient de subir dans les urnes, lui qui pensait être le seul à pouvoir incarner l'alternance.

Que va-t-il se passer désormais ? Bien que chacun soit frappé par le destin incroyable du jeune ancien ministre de l'économie de François Hollande, il serait hasardeux de considérer que le match est plié. Bien sûr, dès dimanche soir, les appels au « front républicain » se sont multipliés, avec un sens de la gravité à la hauteur de la situation. Benoit Hamon et François Fillon ont très clairement appelé à voter pour Emmanuel Macron et à « faire barrage » au Front national dont l'arrivée au pouvoir « plongerait » selon eux le pays dans le chaos avec la sortie de l'euro et de l'Union européenne voire au bord de la guerre civile en fracturant encore plus les Français entre eux.
Mais un second tour reste une autre élection, et comme l'a dit Marine Le Pen, le grand débat de la présidentielle va enfin avoir lieu. Elle a d'ores et déjà accusé Emmanuel Macron d'être le candidat du « système », de la « mondialisation financière » et de l'Europe. Elle se désigne comme la seule « vraie alternance » face à « l'héritier de François Hollande » et la candidate du « peuple » contre les « élites arrogantes ». On aura donc un second tour qui ressemblera à un référendum « pour ou contre l'Europe et l'euro ». Ce positionnement peut devenir une vraie menace pour Emmanuel Macron si la mobilisation importante du premier tour, près de 78% comme en 2012, ne se reproduit pas au second. C'est le danger de l'abstention « différentielle » qui peut faire perdre Emmanuel Macron dans un scénario où les électeurs de Marine Le Pen se mobiliseraient en masse tandis que ceux des autres candidats préféreraient « aller à la pêche » pour le grand Pont du 8 mai. Cela risque en particulier d'être le cas d'une partie de ceux de Jean-Luc Mélenchon, qui accusaient hier la déception après la campagne tonitruante de leur tribun. Jean-Luc Mélenchon a renvoyé chacun « à sa conscience et à son devoir ».

Rassembler le pays et le transformer

Pour Emmanuel Macron, la responsabilité est donc immense. Son défi consiste à rassembler le pays et à se montrer à la hauteur des espérances de transformation qu'il a soulevées chez ses électeurs. La bonne nouvelle, c'est que les sondeurs ne se sont pas trompés. Tous ceux qui avaient mis en avant le fait que les sondages n'avaient pas prédit le Brexit ni Trump ont été démentis. Les sondages en fait ressemblent à la démocratie. C'est le pire système de mesure de l'opinion à l'exception de tous les autres. Et la méthode française des quotas a plutôt prouvé sa pertinence, plus grande que celle des experts du Big Data, malgré la forte volatilité de l'électorat. Selon une enquête Cevipof, sur un échantillon de 25.000 personnes, 58% ont changé au moins une fois leur intention de vote depuis le début de l'année.

Pour le second tour, les instituts de sondage donnent pour l'instant Emmanuel Macron élu président de la République le 7 mai, avec un score de l'ordre de 65% contre 35% à Marine Le Pen. Mais la campagne de second tour ne fait que commencer. Elle sera dure et sans concessions. Soutenu par le camp « républicain », Emmanuel Macron devra convaincre sur ses fragilités : l'image d'un candidat proche des milieux d'affaires, voire capturé par les lobbys, du fait de son passé de banquier d'affaires ; l'interrogation sur sa capacité à obtenir une majorité lors des législatives et donc à gouverner et à réformer le pays. Dès dimanche, Alain Juppé, tout en appelant à voter pour lui, a demandé à Emmanuel Macron de préciser son programme, il est vrai parfois très flou.

Le meilleur des scénarios

Reste une certitude. Affronter Marine Le Pen est pour Emmanuel Macron le meilleur des scénarios. Un second tour face à François Fillon l'aurait relégué dans le camp de la gauche, et aurait brouillé l'image de renouvellement qu'il entend incarner. A contrario, un match Mélenchon-Macron aurait déplacé le candidat d'En marche encore plus loin vers la droite libérale. Face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron va pouvoir déployer sa stratégie « et droite et gauche », rassembleuse, voire gaulliste, en dehors des partis traditionnels.

C'est clairement sur la bataille des législatives que l'attention va désormais se porter. Avec un pays ainsi fracturé en deux France irréconciliables, la France souverainistes anti-européenne contre la France ouverte et mondialisée, et en quatre camps antagonistes, l'incertitude sur le sort du pays se déplace désormais vers l'élection de la nouvelle assemblée nationale, les 11 et 18 juin prochain. S'il l'emporte le 7 mai, Emmanuel Macron sera-t-il en mesure de faire émerger une majorité présidentielle sous les couleurs de son parti En marche ? Son choix de présenter des candidats selon une règle de double parité, avec pour moitié de nouveaux visages, et pour moitié des femmes, est audacieux mais risqué alors que le PS et Les républicains vont vouloir se « refaire » aux législatives pour tenter d'influer sur la ligne politique post-élection.

C'est la limite du renouvellement : chassez la politique traditionnelle et elle revient au galop. Emmanuel Macron a beau avoir « ubérisé » l'élection présidentielle en éliminant tous ses rivaux des « anciens » partis, il est encore loin d'avoir changé la façon dont se fait la politique en France. Dans les circonscriptions, la probabilité est grande que les électeurs reviennent vers le candidat du cru, le notable local, et vers un clivage droite-gauche classique plutôt que d'envoyer à l'Assemblée un candidat étiqueté En marche inconnu. De sorte que le nouveau président pourrait bien soit devoir affronter une cohabitation d'emblée, si une majorité de droite se dégage, soit être contraint à construire une « coalition », un peu comme François Mitterrand en 1988.

A moins que... les Français ne fassent le choix de la cohérence, qu'ils ont toujours fait sous la Cinquième république, d'envoyer à l'Assemblée nationale une majorité présidentielle, donnant au chef de l'Etat les moyens de conduire son programme. De sorte que la question n'est pas tant de savoir si Emmanuel Macron sera à l'Elysée le 7 mai, mais si les Français iront jusqu'à donner une chance à Emmanuel Macron de réformer le pays et de sortir de l'immobilisme pour entrer, enfin, dans le 21e siècle.

Pour avoir cette chance, Emmanuel Macron va aussi devoir la mériter. Le candidat a souvent agacé pour avoir trop cédé aux sirènes de la communication et du marketing électoral. La ferveur de ses partisans, le côté un peu « allumé » du candidat, qui marche parfois aussi sur l'eau, ne suffiront pas pour réformer la France. Pour construire une majorité de gouvernement et de transformation du pays, Emmanuel Macron va devoir entrer dans une nouvelle mue de son personnage, bref devenir vraiment président.

Cet article n'engage que son auteur et en aucun cas la rédaction de La Tribune.