L'immortalité est-elle morale ?

Par Philippe Mabille  |   |  975  mots
C'est une Française, Emmanuelle Charpentier, qui a développé le couteau suisse de l'ADN, le fameux CRISPR-Cas9 qui va révolutionner la génétique. (Crédits : DR)
[Les nouveaux miracles de la médecine 1/6] Guérir les aveugles, faire marcher les paralytiques, soigner des maladies hier incurables... les biotechnologies sont à l'aube de progrès spectaculaires. Mais si l'on veut éviter un futur à la "Gattaca", il est urgent que des règles éthiques encadrent les avancées de nouvelle science du vivant. Et comme dans le numérique, les enjeux économiques et de souveraineté sont considérables. La France est encore dans la course. Pour combien de temps? Par Philippe Mabille, directeur de la rédaction de La Tribune.

Tous les sept ans, au moins, la France doit réviser sa législation en matière de bioéthique, c'est une obligation de la dernière loi de juillet 2011. En janvier dernier, les ministres de la Santé, de la Recherche et de la Justice ont donc convoqué des États généraux qui viennent de rendre leur rapport de synthèse. Après l'avis du comité consultatif national d'éthique, le CCNE, à la rentrée, un projet de loi sera déposé au Parlement d'ici à la fin de l'année, comme s'y est engagé le président de la République, Emmanuel Macron. Ce texte, qui traitera de l'ouverture de l'accès à la PMA (procréation médicalement assistée) aux couples de femmes et aux femmes seules, est aussi pour la société française l'occasion de se confronter avec les progrès rapides des sciences médicales. Diagnostics préimplantatoires, tests génétiques, médecine prédictive, modification du génome humain et fin de vie, des questions essentielles pourraient être abordées.

Les biotechnologies sont à l'aube de progrès spectaculaires, comme l'a montré le dernier congrès mondial de cancérologie, à Chicago, avec de nouveaux traitements pour guérir les cancers du sein et du poumon. À Boston, presque simultanément, vient de se tenir le salon Bio, l'équivalent du CES de Las Vegas, mais pour les biotechs. De nombreuses entreprises françaises, qui brillent dans ce domaine, s'y sont rendues.

Guérir les aveugles, faire marcher les paralytiques, soigner des maladies hier incurables : des innovations de rupture sont sur le point d'arriver sur le marché et pourraient réaliser ce que les religions ont appelé des miracles. En France, en particulier, il faut souligner le rôle central du Téléthon, dont la médiatisation a permis de financer des recherches de thérapie génique au-delà de la seule myopathie, son objectif d'origine.

Des progrès stupéfiants

Les recherches sur les cellules souches, qui alimentent beaucoup de fantasmes et de charlatanisme, sont en train de déboucher sur des applications concrètes avec les cellules embryonnaires pluripotentes, capables de « fabriquer » de la peau, du muscle, de l'os ou des rétines. En oncologie, la technologie des CAR-T offre la promesse de traitements alternatifs à la chimio ou à la radiothérapie, en bloquant les cellules cancéreuses. Une Française, Emmanuelle Charpentier, a développé le couteau suisse de l'ADN, le fameux CRISPR-Cas9 qui va révolutionner la génétique. Dans un autre domaine, une startup française, Wandercraft, a stupéfié le monde lorsqu'a été montré en vidéo les prouesses de son exosquelette Atalante, qui permet à des paraplégiques des mouvements proches de la marche.

Ces progrès n'en sont qu'à leurs débuts. Beaucoup ne seront industrialisés ni aujourd'hui ni demain, mais après-demain, qui sait ? En matière de médecine, on entre dans l'ère de l'exponentiel, prédisent les transhumanistes qui parient sur le fait que les milliards qui vont être investis dans la santé vont permettre de vaincre la mort. Dans un colloque intitulé « The Morality of Immortality » qui s'est récemment tenu à Rome, au Vatican ( !), Peter Diamandis, le président de la Singularity University a fait valoir qu'il y a mille ans, l'idée même de la transplantation cardiaque « aurait été considérée comme de la magie noire ». Son credo : nous allons bientôt tous faire un saut éthique et moral en faveur de l'extrême longévité : qui refuserait trente ans ou plus de vie en bonne santé, pour lui-même ou ses enfants. Les transhumanistes veulent « inverser le processus génétiquement programmé du vieillissement » a-t-il expliqué, citant Ray Kurzweil, l'autre fondateur de l'université de la Singularité, et son concept de « longevity escape velocity » selon lequel d'ici à 2030, la science permettra d'allonger notre vie d'une année par année de vie.

La France a les moyens de peser dans la compétition

Ces gens sont probablement des fous, mais ils sont peut-être aussi des visionnaires. Et, si l'on veut éviter un futur à la Gattaca, il est urgent que des règles éthiques encadrent ce que pourra ou ne pourra pas faire la science du vivant. Le sujet est esquissé dans le rapport Villani sur l'intelligence artificielle, mais Emmanuel Macron pourrait utilement profiter de la révision des lois bioéthiques pour faire la pédagogie de ces transformations.

Comme dans le numérique, les enjeux économiques et de souveraineté sont considérables. La France est encore dans la course, grâce notamment à l'AFM Téléthon. C'est le seul pays avec les États-Unis à avoir deux labos, l'Inserm et l'AP-HP, dans le Top 10 mondial des centres de recherche en santé. Avec le Génopole d'Évry, la « Cellular Valley » autour de Nantes, et ses sept pôles de compétitivité, la France a les moyens de peser dans cette compétition. Si elle sait surmonter ses faiblesses : la dispersion des forces et des moyens (on ne peut pas être bon en tout) ; le financement des innovations de rupture (d'où l'urgence de la mise en place du fonds Macron de 10 milliards d'euros pour les deep tech) afin de permettre des levées de fonds de plus de 30 millions ; et surtout le passage à l'industrialisation, en raccourcissant les délais des autorisations de mises sur le marché, trois fois plus longs que dans les pays anglo-saxons, sans même parler de la Chine, ce qui fait fuir nos meilleurs chercheurs à l'étranger. La bataille mondiale pour l'industrie du vivant ne fait que commencer. Les vainqueurs ne trouveront peut-être pas l'élixir de jouvence. Mais la roue de la fortune, oui certainement.

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POUR EN SAVOIR PLUS

Téléchargez le dossier publié dans LA TRIBUNE HEBDO n° 254 du 7 juin 2018 "Les nouveaux miracles de la médecine"

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