OPINION. « La prochaine bataille de l’IA se jouera dans les conseils d’administration »

Frédéric Groussolles
Louis Tinsley/DC Corporate Heads

Frédéric Groussolles
Louis Tinsley/DC Corporate Heads
Par Frédéric Groussolles, associé au sein d’Heidrick & Struggles (*)
Aux États-Unis, cette transformation se traduit par une adoption rapide des technologies d’IA et par le recrutement massif de spécialistes, y compris aux plus hauts niveaux exécutifs. En Europe, la prise de conscience progresse également, mais avec davantage de prudence.
Un mouvement se distingue néanmoins : les conseils d’administration – des deux côtés de l’Atlantique – s’emparent du sujet. De plus en plus d’entreprises recherchent des administrateurs dotés d’une véritable expertise technologique afin d’appréhender l’impact de l’IA dans toutes ses dimensions : stratégie, organisation, gestion des risques, gouvernance des données, responsabilité ou encore culture d’entreprise.
Cette évolution marque un changement profond. L’IA n’est plus seulement un sujet technique. Elle devient un enjeu de gouvernance. Son déploiement transforme les métiers, modifie les modèles opérationnels et influence directement la compétitivité des entreprises. Les conseils d’administration ne peuvent plus se contenter d’un rôle d’observation.
Pour les entreprises européennes, et particulièrement françaises, l’enjeu est double. Il s’agit de rester dans la course à l’innovation, mais aussi d’anticiper la raréfaction des profils capables d’accompagner ces transformations. La compétition est déjà engagée. Les grands groupes américains recrutent activement parmi les géants technologiques (GAFAM), les scale-up spécialisées en IA ou les entreprises pionnières dans leur transformation.
L’écart entre ambition et préparation reste toutefois important. Selon une étude de Heidrick & Struggles, 75 % des conseils d’administration placent l’IA parmi leurs trois priorités stratégiques, mais moins de 10 % se considèrent réellement prêts à en maîtriser les implications. Preuve que le défi doit être relevé.
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Même s’il existe aujourd’hui pléthore de formations accélérées pour mettre à niveau les décideurs en matière d’IA, il y a encore peu de cadres dirigeants capables d’avoir une vision transversale des cas d’usage, mais aussi de superviser, au niveau d’un conseil d’administration, les transformations induites par cette technologie. Pour trouver la perle rare, les entreprises doivent ainsi se projeter sur l’ensemble des profils du marché pour identifier les candidats réellement expérimentés dans le déploiement de l’IA grâce à un parcours étroitement lié à la gestion de cette problématique.
Il y a d’abord le vivier des directeurs des systèmes d’informations (DSI) : parmi eux, se distinguent les profils qui ont déjà misé sur l’IA depuis de nombreuses années (à travers le machine learning, le deep learning ou maintenant la genAI/agentic) et qui ont déjà beaucoup expérimenté autour de l’analyse des données et de l’automatisation intelligente, soit une petite minorité en France. Il y a ensuite les profils généralistes, issus des GAFAM et des grandes plateformes tech, dont l’utilisation de l’IA est une donnée quotidienne et qui ont une approche transversale du sujet. Ou encore les profils stratèges, issus des grands cabinets de conseil (et leurs divisions spécialisées en IA) et habitués à accompagner les comex dans les transformations liées au déploiement de cette technologie.
Dans une moindre mesure (car moins habitués aux enjeux de gouvernance), se distinguent les profils plus disruptifs, issus de l’entrepreneuriat et des équipes technologiques de start-up et scale-up IA et dont l’expertise (« Frontier Tech ») est naturellement aux avant-postes de l’innovation. Il y a enfin les profils issus du monde académique, capables de prendre de la hauteur et d’avoir une approche portée sur l’éthique et la régulation,
Point intéressant : les conseils d’administration se montrent également plus enclins à recruter en dehors de leur secteur. Lorsque l’IA a un impact tel que les modèles opérationnels eux-mêmes sont redéfinis, des parcours non linéaires apparaissent davantage comme des atouts que comme des risques.
Pendant longtemps, la technologie a été considérée comme un sujet d’exécution relevant principalement des directions opérationnelles ou informatiques. L’essor de l’IA change la donne. Son déploiement soulève des questions de cybersécurité, de souveraineté, de responsabilité et de gestion des données qui relèvent directement de la gouvernance.
Dans ce contexte, la présence d’une expertise technologique au sein des conseils d’administration constitue un facteur de performance et une opportunité de création de valeur. Ces administrateurs participent au dialogue stratégique avec les dirigeants, challengent les feuilles de route pour anticiper les points de rupture, accompagnent les choix d’investissement et contribuent à l’exécution des plans de transformation.
La question n’est plus de savoir si l’IA fera évoluer le modèle des entreprises, mais si leurs conseils d’administration seront prêts à piloter cette évolution. Demain, les organisations les plus performantes ne seront pas nécessairement celles qui disposeront des meilleurs outils, mais celles dont la gouvernance saura faire de l’IA un véritable levier stratégique. L’absence d’expertise technologique pourrait alors devenir un angle mort aussi critique que l’ont été hier les enjeux environnementaux.
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(*) Frédéric Groussolles est associé au sein du bureau de Paris d’Heidrick & Struggles et membre de la practice mondiale Technology & Services, où il dirige le secteur AI & Data pour l’Europe et l’Afrique. Frédéric est spécialisé dans le recrutement de dirigeants et l’accompagnement des entreprises sur les enjeux de leadership, de transformation numérique et de stratégie des talents, notamment dans les secteurs de la technologie, de la data et de l’intelligence artificielle.
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