Les démocrates syriens victimes d'Al Qaïda
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par Mariam Karouny
BEYROUTH (Reuters) - Ils redoutaient jadis la moukhabarat, la police secrète du régime de Bachar al Assad. Dans les zones libérées par la rébellion, ce sont désormais les "qaïdistes" que les militants libéraux à l'origine du soulèvement de mars 2011 pour la démocratisation de la Syrie craignent le plus.
Il y a deux ans, Abdullah, qui avait interrompu ses études pour participer sur les réseaux sociaux à la campagne contre Assad, a entendu frapper vers minuit à la porte de son domicile près d'Alep. Arrêté par des hommes de la moukhabarat, il subit l'incarcération et la torture.
Cet été, ceux qui le traitent désormais de "traître" ne se sont pas donné la peine de frapper à la porte.
Les miliciens djidahistes ont forcé l'entrée, saccagé la maison et l'ont emmené en cellule où il fut une fois encore frappé, le visage recouvert d'une cagoule.
"Ce qui est triste, c'est que ceux qui ont fait ça n'appartenaient pas à la police d'Assad. Il s'agissait de combattants censés se battre pour la liberté, pour notre liberté", a-t-il raconté de Turquie, où il est parvenu à trouver refuge.
Reuters a contacté 19 Syriens se présentant comme des militants pour la démocratie. Tous ont un passé semblable à celui d'Abdullah, fait de violence et d'intimidation de la part des "qaïdistes".
Dans le nord de la Syrie, les forces gouvernementales ont dû céder du terrain à une mosaïque de milices rivales. Mais la force montante est celle des islamistes pour qui la démocratie, produit de l'Occident, constitue le mal absolu qui cherche à barrer la route à une société régie par la religion.
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LA PEUR ET L'ERREUR
Les jeunes démocrates rencontrés par Reuters étaient pour la plupart des étudiants qui se sont mués en hérauts de la liberté sur internet, annonçant les manifestations contre le président syrien, dénonçant la répression et fournissant aux médias internationaux images et textes sur la guerre qui peu à peu embrasait le pays.
Tous évoquent en particulier la peur qu'inspirent les djihadistes de l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), un mouvement affilié à Al Qaïda.
Cette organisation est contrôlée en Syrie par des hommes rompus aux combats, aguerris par les campagnes en Libye, en Irak et en Afghanistan. Et ils ne supportent pas la contradiction.
"Aujourd'hui, c'est impossible pour moi d'aller en Syrie. Je suis recherché à la fois par le régime et par Al Qaïda", explique Rami Djarrah, qui s'occupait d'une station de radio à Rakka jusqu'à ce que des hommes d'EIIL ferment la radio et emmènent l'un de ses collègues.
L'erreur, estime-t-il, est d'avoir ouvert le micro à des auditeurs se plaignant par téléphone des abus des islamistes.
"Les gens appelaient et disaient: l'EIIL a fait ceci ou cela. 'Ils ont fermé mon magasin' ou bien 'ils ont agressé ma femme et l'ont forcée à porter le hijab'", se souvient-il.
Accusé d'"athéisme", la tête de Rami Djarrah a été mise à prix par les islamistes. Sa station émet désormais de Turquie vers la Syrie.
DU HARCÈLEMENT À L'EXÉCUTION
Depuis le début du conflit, les journalistes ont toujours fait l'objet de harcèlement de la part des rebelles, qui interdisent de filmer, confisquent du matériel ou encore entrent de force dans des cafés et des appartements où les médias échangent informations et vidéos.
Mais ces derniers mois, les choses ont pris une tournure dramatique. De nombreux militants démocrates ou journalistes sont portés disparus. Dans certains cas, on a retrouvé leur corps, torturé, criblé de balles et abandonné dans la rue.
Hazem Dakel, lui aussi exilé en Turquie, filmait un quartier contrôlé par l'EIIL. Deux miliciens ont arrêté son véhicule et l'ont emmené dans une maison, d'où il a pu par miracle s'évader le jour même.
Bien lui en a pris, si l'on en croit un coup de téléphone d'un de ses ravisseurs à une relation du journaliste restée en Syrie.
"Ils prévoyaient de m'exécuter le soir même. Ils allaient me transporter dans une usine désaffectée qu'ils utilisent de notorité publique pour éliminer des gens."
Un autre activiste resté au pays et qui soutient l'établissement d'un Etat islamique a pris le risque de dénoncer le massacre par les djihadistes d'alaouites, la communauté chiite à laquelle appartient le président Assad. Les radicaux islamistes lui ont intimé l'ordre de se taire.
Pour Rami Djarrah comme pour la plupart des démocrates, le dialogue avec le courant qaïdiste est impossible.
Le jeune homme et ses compagnons de lutte ont fait l'objet récemment d'une campagne de dénigrement sur internet sous le titre : "A Rakka, des agents occidentaux ou des militants démocrates ? D'un point de vue religieux, y a-t-il une différence ?"
Pascal Liétout pour le service français, édité par Gilles Trequesser
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