Prudents, les oligarques ukrainiens jouent sur tous les tableaux
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Prudents, les oligarques ukrainiens jouent sur tous les tableaux
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par Matt Robinson et Pavel Polityuk
KIEV (Reuters) - Quand 350.000 Ukrainiens sont descendus dans les rues de Kiev pour dénoncer le revirement sur le rapprochement avec l'Union européenne, dimanche, le présentateur de la première chaîne de télévision du pays, totalement inféodée normalement au président Viktor Ianoukovitch, a paru avoir oublié son texte.
"L'Histoire s'écrit aujourd'hui", a-t-il dit. "Nous avons le sentiment de nous réveiller dans un autre pays."
Ce soutien affiché aux protestataires qui réclament la démission du chef de l'Etat a semblé d'autant plus incongru que la chaîne en question, Inter, appartient au directeur de cabinet du président Viktor Ianoukovitch, Serhiy Liovotchkine, et à l'industriel multimillionnaire Dmitro Firtach.
Magnat de l'énergie et de la chimie, Dmitro Firtach, 48 ans, est un des hommes les plus riches d'Ukraine, un acteur majeur des importations de gaz russe et un proche du pouvoir.
La couverture non censurée des événements par Inter TV, couplée à la démission de Serhiy Liovotchkine de son poste de conseiller présidentiel - refusée par Viktor Ianoukovitch -, illustrent la situation délicate dans laquelle cette nouvelle crise a plongé les oligarques.
La fortune qu'ils concentrent entre leurs mains leur donne certes une influence considérable, mais elle est aussi intrinsèquement liée à la bienveillance des détenteurs du pouvoir politique - quels qu'ils soient.
La crise actuelle est ainsi révélatrice des jeux d'intrigue et des liens de promiscuité entre les élites politiques et économiques du pays depuis la "révolution orange" de 2004.
En hommes d'affaires avisés, les oligarques préfèrent donc assurer leurs arrières. "En fournissant à l'opposition une plateforme médiatique, ils souscrivent une police d'assurance sur l'avenir", résume Volodimir Fesenko, un observateur ukrainien indépendant.
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"Pour le moment, leur stratégie est claire : ils n'entreront pas en conflit avec le président", mais en même temps, dit-il, "ils montrent qu'ils peuvent aussi coopérer avec l'opposition".
BEAUCOUP À PERDRE ET À GAGNER
Dmitro Firtach n'est plus l'homme le plus riche d'Ukraine. Il laisse cet honneur au magnat de l'électricité et de l'acier Rinat Akhmetov, 47 ans, un proche du chef de l'Etat, originaire de la ville russophone de Donetsk, dans l'est du pays favorable au rapprochement avec Moscou.
A la tête d'une fortune estimée par Forbes à 15 milliards de dollars (11 milliards d'euros), Rinat Akhmetov est propriétaire du club de football du Shakhtar Donetsk et de son stade futuriste, inauguré pour l'Euro 2012. Il a souvent été photographié au côté de Viktor Ianoukovitch dans sa loge VIP.
Rinat Akhmetov et ses dauphins au palmarès, l'industriel Viktor Pintchouk, 52 ans, et l'homme d'affaires Igor Kolomoïski, 50 ans, pesaient à eux trois 12% du produit intérieur brut (PIB) ukrainien l'an dernier.
Ces oligarques ont beaucoup à perdre - mais aussi à gagner - dans la crise actuelle.
Un accord de libre-échange avec l'UE ouvrirait le marché ukrainien aux biens européens à tarifs compétitifs, tout en provoquant vraisemblablement une hausse des prix du gaz russe, ce qui affecterait durement Akhmetov et Firtach. Ce dernier a conclu un accord avec Gazprom qui lui permet pour le moment d'importer du gaz à tarif préférentiel.
Dans le même temps, le nouveau cadre légal qu'impliquerait un tel accord offrirait aux oligarques davantage de protection contre un système fiscal basé sur la "prédation" et contre les ingérences de l'Etat, comme le sort réservé à l'ancien homme le plus riche de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, lorsqu'il a été jeté en prison en 2005.
Ils ont des raisons d'être méfiants : l'Ukraine est classée 144e sur 177 pays dans le dernier classement de Transparency International, publié mardi.
"Je pense que les oligarques sont collectivement favorables au rapprochement avec l'UE, mais pour des raisons différentes", avance Andrew Wilson, membre du Conseil européen des affaires étrangères. "Ils voient l'Europe comme une 'kricha', une 'protection', d'abord contre les Russes et ensuite contre leur propre Etat", estime-t-il.
La plupart d'entre eux ont déjà des intérêts économiques en Europe, notamment en Grande-Bretagne. Rinat Akhmetov a investi dans l'acier européen et l'immobilier londonien. Dmitro Firtach finance l'Université de Cambridge. Viktor Pintchouk, grand collectionneur d'art, possède une maison d'une valeur de 95 millions d'euros à Londres et est un généreux donateur de la Fondation Tony Blair.
OPPORTUNISME POLITIQUE
Pour ces oligarques en quête de légitimité internationale, un rapprochement avec l'UE semblait la voie toute tracée.
C'était compter sans le revirement de Viktor Ianoukovitch, qui a cédé le 21 novembre aux pressions du président Vladimir Poutine, soucieux de garder l'Ukraine dans la sphère d'influence de la Russie.
La décision du président ukrainien a réveillé les divisions entre russophones et ukrainophones et au moins temporairement fédéré l'opposition, orpheline de l'égérie de la "révolution orange" Ioulia Timochenko, emprisonnée depuis 2011, derrière Vitali Klitschko.
Or, l'un des principaux financiers du parti Oudar fondé par le champion du monde de boxe ne serait autre que Dmitro Firtach, bien que les intéressés le démentent.
"Il (Firtach) est lié à Oudar. Il pense peut-être qu'il y a là une opportunité politique", dit Andrew Wilson.
"Dans une situation comme celle-là, les oligarques cherchent à se couvrir. Le premier qui ferait défection risquerait de voir son empire détruit par Ianoukovitch, donc on se retrouve dans ce petit jeu où chacun se demande ce que pense l'autre."
Depuis le début de la crise, Akhmetov, Pintchouk, Firtach et Kolomoïski se sont murés dans un silence de circonstance, sauf, dans le cas du premier, pour condamner "catégoriquement" la violence et appeler dans un communiqué à la recherche d'une "solution mutuellement acceptable".
Mais si cette solution n'est pas vite trouvée, il sera difficile aux oligarques de continuer à jouer les équilibristes car leurs intérêts économiques seront directement menacés, par la paralysie du pays ou par les conséquences d'une répression qui pourrait déboucher sur des sanctions occidentales visant les biens détenus à l'étranger par les proches de Viktor Ianoukovitch.
Ce qui fait dire au blogueur Serhiy Lechtchenko que "si Akhmetov n'arrête pas Ianoukovitch, il devra assumer les responsabilités avec lui".
Tangi Salaün pour le service français, édité par Gilles Trequesser
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