Le référendum ravive les plaies des Tatars de Crimée
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Le référendum ravive les plaies des Tatars de Crimée
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par Andrew Osborn
BAKTCHISARAI Ukraine (Reuters) - Chez Sofia, gardienne d'une collection d'or scythe dans un palais ottoman qui hébergea autrefois les dirigeants tatars de Crimée, la perspective de repasser sous l'autorité de Moscou réveille de lointains et douloureux souvenirs.
Sofia a souvent entendu sa grand-mère lui raconter le jour où, il y a 70 ans, l'armée soviétique a fait irruption dans leur maison, arrêté sa famille et déporté tous les Tatars de Crimée, une communauté musulmane d'origine turque, vers les steppes d'Asie centrale.
Ce jour-là, le 18 mai 1944, quelque 200.000 Tatars ont été entassés dans des wagons à bestiaux. Beaucoup sont morts pendant le trajet, nombre d'autres ont succombé à la famine et aux maladies au terme de leur périple.
En imposant cet exil collectif aux Tatars, Joseph Staline entendait punir ceux d'entre eux qui avaient collaboré avec l'Allemagne nazie pendant sa tentative de conquête de l'Union soviétique, quand bien même d'autres avaient combattu dans les rangs de l'Armée rouge.
Le contentieux remontait cependant à plus loin. Du XVe au XVIIIe siècles, les Tatars avaient établi un "khanat" de Crimée qui prospéra en livrant des esclaves chrétiens slaves à l'Empire ottoman, ce que les Russes ne leur ont pas pardonné.
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Après la création de l'Union soviétique, la collectivisation des terres et les purges ordonnées par Staline avaient déjà durement affecté la communauté autrefois prospère. Selon les historiens, la moitié des Tatars de Crimée sont morts ou ont été déportés entre 1917 et 1933.
Le 18 mai 1944 a été le point d'orgue de cette politique.
"RUSSES OU SOVIÉTIQUES, C'EST PAREIL"
"Les Russes ont dit qu'ils avaient eu peur d'entrer dans nos maisons après notre départ, mais ça ne les a pas empêchés de se les approprier", raconte Sofia avec amertume.
"Pour nous, Russes ou Soviétiques, c'est pareil", assure-t-elle. "Ils nous font des promesses mais ensuite, quand nous sommes sous leur contrôle, ils nous réduisent au silence."
Il a fallu attendre que Mikhaïl Gorbatchev les autorise à revenir sur leur terre natale dans les années 1980, puis surtout l'éclatement de l'Union soviétique, consécutif à la chute du mur de Berlin en 1989, pour que les Tatars pensent pouvoir tourner la page.
Le retour n'a pas été simple. En Crimée, ils ont eu du mal à trouver un logement et du travail.
"On nous a traités comme des ennemis", se souvient Sofia, rentrée d'Ouzbékistan avec sa famille en 1985. "Personne ne nous attendait, personne ne voulait de nous."
Aujourd'hui, les Tatars représentent environ 12% des deux millions d'habitants de la république autonome et ne cachent pas leur inquiétude avant le référendum qui devrait, sauf surprise, entériner ce dimanche son rattachement à la Russie.
"On a passé les 25 dernières années à se refaire une place ici", soupire Salia Fatanjieva, qui travaille aussi dans le palais de Baktchisarai, transformé en musée. "Vingt-cinq ans pour gagner la confiance des Ukrainiens et maintenant, tout indique qu'il va falloir tout reprendre à zéro avec les Russes."
PROMESSES RUSSES
Soucieux de voir les Tatars, qui ont souvent défendu leurs droits avec beaucoup plus de virulence que les Ukrainiens de souche, perturber le scénario bien huilé de l'annexion de la péninsule, Vladimir Poutine a invité un des leaders spirituels de la communauté à Moscou.
De leur côté, les autorités pro-russes de Crimée leur ont promis une représentation dans le gouvernement régional, des droits fonciers - dont beaucoup restent privés - et une aide financière.
Dans une interview accordée jeudi à Reuters, le dirigeant séparatiste criméen Sergueï Aksionov a annoncé un doublement des fonds alloués à leur communauté cette année.
"Nous avons toujours eu un dialogue constructif avec les Tatars", a-t-il assuré.
Les Tatars ne partagent pas tous ce sentiment. Certains disent avoir reçu des insultes et des menaces, comme des croix tracées sur la porte de leur maison, rappel de leur déportation en 1944, ou ont vu des hommes armés de battes rôder autour de leurs maisons.
Sofia et Salia assurent cependant qu'elles n'envisagent pas de partir si la Crimée repasse sous la coupe de Moscou, qui l'a cédée à Kiev en 1954.
"La seule raison pour laquelle nous sommes revenus, c'est parce que c'est notre terre natale", dit Salia. "On ne va pas en repartir. Cette fois, il leur faudra des bulldozers pour se débarrasser de nous."
(Tangi Salaün pour le service français; édité par Henri-Pierre André et Julien Dury)
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