Les Born Free ont tourné la page de l'apartheid en Afrique du Sud
reuters.com

Les Born Free ont tourné la page de l'apartheid en Afrique du Sud
reuters.com
reuters.com

Les Born Free ont tourné la page de l'apartheid en Afrique du Sud
reuters.com
par Ed Cropley
JOHANNESBURG (Reuters) - Le jour de sa naissance, le 27 avril 1994, les parents de Nkululeko Simelane n'ont pas eu à réfléchir longtemps pour lui trouver un prénom.
Nkululeko - "liberté", en langue zouloue - est venue au monde le jour où l'Afrique du Sud organisait les premières élections multiraciales de son histoire après trois siècles de domination blanche, dont 46 années d'oppression sous le régime de l'apartheid.
Le 27 avril 2014, lorsque la "nation arc-en-ciel" a célébré son vingtième anniversaire, la mémoire de Nelson Mandela et les sacrifices des combattants de la liberté du Congrès national africain (ANC), la jeune femme a préféré passer la soirée avec quelques amis dans un des nouveaux quartiers multiculturels de Johannesburg.
Contrairement à celle de ses parents et grands-parents, son Afrique du Sud n'est ni noire ni blanche, ni un monde divisé entre opprimés et oppresseurs.
"Il y a toujours un peu de racisme, mais cela ne m'affecte pas vraiment. Toute cette histoire de l'apartheid, je ne la ressens plus", explique-t-elle à Reuters dans les couloirs immaculés de l'Université de Witwatersrand, à Johannesburg.
L'Afrique du Sud, Nkululeko Simelane la voit comme une terre d'opportunités et de promesses, où les défis sont davantage économiques que raciaux.
"L'Histoire est importante pour savoir d'où l'on vient, mais elle n'a rien à faire dans la politique d'aujourd'hui ni dans nos projets pour l'avenir", dit-elle.
Pour l'ANC, créé il y a 102 ans pour combattre la domination blanche et qui reste attaché à la rhétorique de la lutte contre l'apartheid, les 20 millions de "Born Free" ("Nés Libres"), soit 40% de la population, sont en passe de devenir un défi de taille.
"QUAND ON N'A PAS D'HISTOIRE..."
Si les dirigeants du parti, grand favori des élections législatives de mercredi, insistent sur le chemin parcouru depuis l'élection de Nelson Mandela à la présidence il y a 20 ans, les plus anciens d'entre eux ne manquent jamais une occasion de rappeler leur combat passé pour la démocratie.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Le mois dernier, dans un discours prononcé à l'Ellis Park, un stade de Johannesburg, le président Jacob Zuma, 72 ans, dont 10 passés dans le bagne de Robben Island aux côtés de "Madiba", a cité à sept reprises le mot "apartheid".
Pour lui, comme pour d'autres vétérans de l'ANC, le terme "Born Free" serait un instrument de "propagande" dans la bouche de ceux qui voudraient faire croire que les jeunes Sud-Africains sont plus intéressés par l'achat d'un smartphone dernier cri que par l'histoire de leur pays.
"(Ce terme) est destructeur pour nos jeunes", assène le secrétaire général du parti au pouvoir, Gwede Mantashe. "Il laisse entendre qu'ils n'ont pas d'histoire et si l'on n'a pas d'histoire, on n'a pas de racines. On ne peut pas renier notre histoire parce que notre héritage est quelque chose de très important pour nous."
La réalité, pourtant, est que 38 ans après le soulèvement des étudiants et écoliers noirs contre la politique d'apartheid, qui avait coûté la vie à des centaines d'entre eux, la plupart des jeunes Sud-Africains ont d'autres préoccupations en tête.
À commencer par la recherche d'un emploi, dans un pays où le chômage des jeunes atteint 40% et où ils ne sont que 35% à juger favorablement l'action du gouvernement en la matière, selon une récente enquête d'opinion de l'Institut pour la justice et la réconciliation (IJR).
DÉMOBILISATION POLITIQUE
En 2012, une précédente enquête de l'IJR avait démontré que seuls 9% des jeunes désapprouvaient l'affirmation selon laquelle "l'Afrique du Sud doit tourner la page de l'apartheid et aller de l'avant" - une opinion contrastant singulièrement avec le discours récurrent de l'ANC sur les combats passés.
Certains indices ne trompent pas, comme le fait qu'à Soweto, la majorité des visiteurs du musée Hector Pieterson - du nom de l'écolier de 13 ans dont la mort sous les balles de la police en 1976 avait déclenché le soulèvement - sont des étrangers.
Cette démobilisation de la jeunesse trouve un écho sur la scène politique puisque selon les chiffres de la Commission électorale, seuls 646.000 des 1,9 million des "Born Free" âgés de 18-19 ans sont inscrits sur les listes électorales, soit un sur trois.
"La non-participation montre les limites de la dialectique de la libération", estime le politologue Vishwas Sargat, de l'Université de Witwatersrand. "Il y a un décalage entre l'évocation d'un passé glorieux et la perception d'un déclin, et cela rend (les jeunes) cyniques et sceptiques."
Certains "Born Free" reprennent pourtant à leur compte les discours combatifs de leurs aînés, mais pour le transposer sur le terrain économique, où les inégalités entre Blancs et Noirs restent importantes, les premiers étant susceptibles de gagner en moyenne six fois plus que les seconds.
C'est le cas des "Combattants pour la liberté économique" de Julius Malema, l'ancien leader du mouvement de la jeunesse de l'ANC.
"L'ANC nous parle du passé alors que ce n'est plus ça le problème", dit Sabelo Fumba, un militant du nouveau parti "révolutionnaire" à Soweto.
"Aujourd'hui, je peux étudier dans l'établissement de mon choix, je peux m'habiller comme je veux, je peux aller où je veux, je peux sortir faire la fête avec des jeunes Blancs", énumère-t-il. "Je suis politiquement libre. Mais sur le plan économique, je ne suis pas libre."
(Tangi Salaün pour le service français)
reuters.com