Des mois d'action en coulisse de Moscou en Ukraine
reuters.com

Des mois d'action en coulisse de Moscou en Ukraine
reuters.com
reuters.com

Des mois d'action en coulisse de Moscou en Ukraine
reuters.com
par Elizabeth Piper
KIEV (Reuters) - Fin février, deux jours à peine après la fuite du président Viktor Ianoukovitch, le parlement ukrainien abolit une loi octroyant au russe le statut de seconde langue officielle.
Les russophones, concentrés dans les régions de l'est et du sud où la loi s'applique, y voient un acte de vengeance des ukrainophones. Moscou y voit une chance à saisir.
Les nouveaux dirigeants ukrainiens n'attendront que cinq jours avant d'autoriser à nouveau l'usage du russe dans certains tribunaux, écoles ou d'autres institutions étatiques. Face au tollé, le président par intérim Oleksander Tourtchinov refusera de valider la décision du parlement.
Mais ces cinq jours suffisent au président Vladimir Poutine pour déclencher une série d'événements qui saperont l'autorité du gouvernement pro-occidental de Kiev et replaceront de vastes portions du territoire ukrainien dans l'orbite de la Russie.
Le Kremlin a pu présenter les violences séparatistes dans l'est de l'Ukraine comme des manifestations spontanées, mais des entretiens avec des responsables politiques ukrainiens et des sources proches des services de sécurité connaissant bien la Russie suggèrent au contraire des mois de préparation détaillée de la part de Moscou.
L'un des principaux axes de la stratégie du Kremlin, disent-ils, a été de renforcer les divisions d'un pays qui peine à se trouver une identité depuis son indépendance de l'Union soviétique en 1991.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

A cette fin, Moscou a cherché à exploiter ses liens avec les milieux d'affaires, les mouvements de jeunesse, l'Eglise, la classe politique et les réseaux criminels.
NERVOSITÉ
Ces mêmes sources en veulent pour preuve un document de juin 2013, décrit par le journal ukrainien Dzerkalo Tyzhnia comme un document de consultation du Kremlin, rendu public en août 2013. Le texte montre la crainte russe de perdre de l'influence en Ukraine et sa volonté d'attirer la république voisine au sein d'une union économique.
Le document ne porte ni signature ni timbre, il est difficile d'en retracer la provenance mais un ancien responsable des services de sécurité ukrainiens en corrobore le contenu.
Il dit avoir participé à des conversations à propos de ce document entre responsables ukrainiens ayant des liens étroits avec Moscou. Comme d'autres personnes interviewées pour cet article, il ne souhaite pas être identifié en raison de la sensibilité du dossier.
Le document indique que dès le début 2013, la Russie suit avec nervosité la situation en Ukraine.
Vladimir Poutine redoute que l'impopularité du gouvernement de Viktor Ianoukovitch, largement considéré comme corrompu, nuise à son projet d'union "eurasienne". Moscou craint aussi de perdre toute influence dans une nouvelle Ukraine si Ianoukovitch et son Parti des Régions quittent le pouvoir.
"Etant donné que le Parti des Régions a supprimé tout mouvement pro-russe indépendant, l'effondrement du régime Ianoukovitch nous laisserait dans une situation de 'terre brûlée', sans aucune force politique influente sur laquelle nous appuyer", peut-on lire.
Le document préconise de faire pression sur les oligarques qui bénéficient de tarifs préférentiels avec la Russie tout en critiquant publiquement le projet d'union eurasienne de Poutine.
Un mois après la rédaction du rapport, le Premier ministre Dmitri Medvedev impose des quotas sur les importations de conduites en acier ukrainiennes, ce qui affecte au moins un oligarque. Le même mois, l'organe russe de protection des consommateurs, en invoquant un problème sanitaire, interdit les importations de confiserie de l'usine Rochen du milliardaire Petro Porochenko, aujourd'hui l'un des favoris de l'élection présidentielle du 25 mai.
DÉCENTRALISATION
Le document s'intéresse en particulier à un mouvement politique en Ukraine qui pourrait influencer l'opinion, le Choix ukrainien de Viktor Medvedtchouk, qui a été un conseiller de l'ancien président Leonid Koutchma. Vladimir Poutine est le parrain d'un de ses enfants.
Sur le site du Choix ukrainien, Medvedtchouk critique parfois le rôle des Etats-Unis et de l'Union européenne dans la crise qui a suivi la chute de Ianoukovitch et l'annexion de la Crimée par la Russie. Il nie toutefois être pro-Russe.
Dans une déclaration adressée à Reuters, il dit que son mouvement est avant tout pro-démocratie. L'un de ses principes fondateurs, dit-il, est "la décentralisation des pouvoirs suivie d'une transition vers une structure fédérale, tout en maintenant l'intégrité territoriale et l'unité de l'Ukraine".
La Russie aussi souhaite une "nouvelle constitution fédérale" pour l'Ukraine, un système qui renforcerait le pouvoir des gouverneurs régionaux, ce qui permettrait à Moscou de garder de l'influence sur l'Est russophone.
Viktor Medvedtchouk dément agir pour le compte de la Russie, même si Moscou l'aurait bien vu incarner un recours en cas de répression par Ianoukovitch des manifestations contre son pouvoir, que le Kremlin jugeait inévitable.
Mais les événements se sont accélérés et Moscou a dû modifier ses plans. En novembre 2013, des milliers d'Ukrainiens sont descendus dans les rues pour protester contre la décision de Ianoukovitch d'abandonner un traité d'association avec l'UE.
Selon deux sources au sein de l'appareil politique et sécuritaire ukrainien, deux proches alliés de Poutine ont alors pris en charge un "Projet Ukraine", visant à montrer aux Ukrainiens ce qu'ils perdraient en regardant vers l'Occident.
Vladislav Sourkov, un conseiller de Poutine, a cultivé des liens en Crimée et Sergueï Ivanov, chef de cabinet de Poutine, s'est occupé des opérations dans le reste de l'Ukraine, selon ces sources. Ni le Kremlin, ni les deux intéressés n'ont souhaité faire de commentaire.
Mykola Malomouj, directeur des services d'espionnage ukrainiens pendant cinq ans jusqu'en 2010, parie que désormais, Moscou s'emploie à reporter la présidentielle ou à ruiner sa légitimité.
"Poutine a un réseau à lui parmi les services spéciaux, les organisations pro-Russes et l'ancien régime qui exerce une influence incroyable via des organisations de type mafieux qui dominent l'économie", dit Malomouj, qui se présente à l'élection du 25 mai.
"S'il n'y a aucun dirigeant légitime en lequel croit l'opinion (...), il n'y aura aucun dirigeant assez fort pour se rapprocher de l'Europe."
(Avec Natalia Zinets et Pavel Polityuk à Kiev, Denis Dyomkin à Sotchi; Jean-Stéphane Brosse pour le service français)
reuters.com