Damas attend l'élection entre crainte et habitudes
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DAMAS (Reuters) - Les affiches placardées par le régime syrien dans les rues de Damas pour inviter ses habitants à participer à l'effort de reconstruction du pays ne font guère illusion: certains craignent au contraire que l'élection présidentielle du 3 juin ne soit synonyme de destruction pour la capitale de la Syrie.
Après trois ans de combats et plus de 160.000 morts selon certaines estimations, le gouvernement a lancé la campagne "Ensemble, reconstruisons", dont il assure la promotion à l'aide d'affiches omniprésentes représentant des mains jointes.
L'initiative paraît bien prématurée aux yeux de certains.
Quotidiennement, ils entendent les déflagrations des bombardements sur les faubourgs où persiste la rébellion et le vrombissement des avions en mission dans le ciel de la capitale.
En représailles, les rebelles tirent au mortier ou déposent des voitures piégées pour frapper le coeur de Damas, une zone de quelques kilomètres carrés fermement tenue par le régime. Il est arrivé ce mois-ci que 27 roquettes et obus de mortier s'abattent en une seule journée et certains Damascènes craignent que les rebelles fassent pleuvoir les projectiles le 3 juin pour protester contre l'organisation du scrutin présidentiel.
"Si cette journée sert de nouvel étalon aux rebelles pour montrer leur colère, et je pense que c'est le cas, alors que Dieu nous aide pour cette élection", dit Mahmoud, 37 ans, commerçant le jour et chauffeur la nuit.
Une nouvelle crainte se répand parmi les habitants: que les rebelles creusent des tunnels sous la capitale, soit pour pouvoir pénétrer en toute discrétion jusqu'au coeur du pouvoir, soit pour y dissimuler des bombes et les faire exploser.
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Il s'agit là d'un stratagème que les rebelles utilisent depuis quelques mois contre des cibles militaires dans le nord de la Syrie. De tels "tunnels piégés" leur ont permis de détruire un hôtel où logeaient des soldats à Alep et une base militaire dans la province d'Idlib. Ils creusent des tunnels parfois longs de plusieurs centaines de mètres et y déposent des explosifs qui rasent des secteurs entiers.
FOUILLE DES SOUS-SOLS
Damas a été épargnée jusqu'à présent par cette arme redoutable. Récemment, les services de sécurité ont inspecté les sous-sols de plusieurs dizaines d'immeubles dans différentes parties de la capitale, notamment dans le quartier aisé de Malki, où résident les caciques du régime. D'après des habitants, ils cherchaient les traces d'éventuels tunnels.
Les autorités ne se contentent pas d'affiches pour promouvoir la reconstruction. Elles ont aussi instauré une taxe qui apparaît en petits caractères sur les factures de téléphone et des divers services collectifs. A la colère de certains soldats, elle est même directement déduite de leur solde, déjà maigre.
"Quel est ce monde de fous où l'on me fait tirer des roquettes sur des bâtiments puis payer pour les reconstruire?", s'indigne Hassan, appelé de 19 ans.
La plupart des grands magasins et des entreprises installées à Damas ont déployé sur leurs devantures des banderoles de soutien à Bachar al Assad. Les immenses portraits du président alternant les postures militaires et les poses solennelles écrasent les rares slogans de campagne affichés ça et là par les deux autres candidats.
Ce mois-ci, des marches de soutien à Bachar al Assad ont aussi paralysé certains secteurs de la capitale, où les embouteillages sont devenus monnaie courante depuis deux ans avec la fermeture des grandes avenues et l'installation de barrages militaires dans la plupart des rues.
Même les Damascènes favorables au régime doutent de la possibilité d'organiser une élection digne de ce nom dans un pays en guerre, même s'ils espèrent que le scrutin permettra de progresser vers une sortie du conflit.
"Bien sûr, tout est truqué. C'est un film, mais c'est le seul moyen de sortir de la crise", dit Ayman. Pour cet homme de 35 ans, l'issue du vote est écrite à l'avance: "Assad va obtenir 70% et chacun des (deux) autres candidats obtiendra 15%. Vous verrez."
Les opposants à la famille Assad, comme Ammar, entrepreneur et père de deux enfants, songent à boycotter le scrutin mais en redoutent les conséquences.
SALSA ET TANGO
"Si je ne vote pas, y aura-t-il une trace définitive dans mon dossier? Cela signifie-t-il que, si je suis arrêté à un barrage, ils peuvent fouiller dans leur ordinateur et découvrir que je me suis abstenu? Je ne sais pas", s'interroge cet homme.
Malgré les combats tout proches, les dizaines de milliers de morts et les millions de Syriens déplacés à travers le pays, la vie semble parfois suivre un cours parfaitement normal à Damas.
Dans un club de gym du centre de la capitale, une séance de vélo d'intérieur se déroule au son d'une musique techno qui retentit jusque dans la rue tandis que, non loin de la résidence de Bachar al Assad, le centre culturel bulgare propose des cours de salsa et de tango.
Certains Damascènes disent être surtout actifs la nuit après avoir remarqué que les tirs de roquettes se faisaient plus rares une fois l'obscurité tombée, certainement parce que les rebelles prennent soin de ne pas se faire repérer par les traces lumineuses laissées par leurs projectiles.
Des cafés bondés continuent d'accueillir des jeunes gens, souvent sans emploi, qui passent des heures à siroter du thé ou du café et à fumer sans interruption. Certains sont étudiants et retardent l'obtention de leur diplôme en ratant volontairement certains examens pour échapper au service militaire obligatoire.
Quand on lui demande comment il qualifierait sa vie ces derniers temps, Motaz, étudiant en chimie de 25 ans, répond: "Gelée. Toute ma génération est suspendue dans le temps."
Parmi la minorité qui boit de l'alcool, les petites fêtes entre amis débutent parfois dès le milieu d'après-midi afin de terminer plus tôt, vers 22h00, à cause du temps nécessaire pour rentrer ensuite chez soi en raison des nombreux barrages dans les rues.
La ville s'est militarisée. Des dizaines de boutiques ont troqué leurs marchandises habituelles contre des articles susceptibles d'intéresser les soldats et les membres des forces de sécurité, comme des étuis d'armes à feu ou des bottes spécialement conçues pour les combats par temps chaud.
L'économie de guerre rend les temps difficiles pour les petits commerçants. Le propriétaire d'un café explique ainsi qu'il réchauffe du pain congelé et qu'il a réduit les doses de tahini, une crème de sésame essentielle à la confection d'houmous.
"Il est un peu fade, mais c'est du houmous de guerre", dit-il.
(Bertrand Boucey pour le service français)
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