En Irak, des obstacles face aux rêves kurdes d'indépendance
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En Irak, des obstacles face aux rêves kurdes d'indépendance
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par Isabel Coles
KELE BI Irak (Reuters) - "Il n'y a pas de sacrifice trop grand quand on lutte pour un Kurdistan indépendant."
Mehdi Fathi regarde la tombe encore fraîche de son fils Hogir, tué à 24 ans dans un bombardement le mois dernier sur la ligne de front séparant les peshmergas kurdes des combattants djihadistes sunnites dans le nord de l'Irak.
"Je suis fier que mon fils soit mort en martyr", insiste Mehdi, lui-même un peshmerga ayant combattu contre l'armée de Saddam Hussein.
Près d'un siècle après avoir tout perdu au change lors du démembrement de l'empire ottoman, privés d'Etat souverain, éparpillés entre quatre pays, les Kurdes voient leur rêve d'indépendance se rapprocher subitement alors que les combats entre sunnites et chiites menacent l'Irak d'implosion.
Les Kurdes d'Irak, qui gèrent leur propre gouvernement depuis la fin de la première guerre du Golfe en 1991, ont déjà profité de la débandade des forces gouvernementales face à l'offensive sunnite en juin pour étendre leur territoire de près de 40%, s'emparant notamment des champs de pétrole et de la ville de Kirkouk, qu'ils revendiquent comme capitale nationale.
Leur président, Massoud Barzani, a demandé jeudi au parlement régional de fixer les modalités d'un référendum sur l'indépendance. Et il ne fait guère de doute que les Kurdes voteront pour à une écrasante majorité, comme ils l'ont fait lors d'un vote à valeur consultative en 2005.
Mais le contexte économique et les pressions extérieures, qu'elles viennent de Bagdad, Ankara, Téhéran ou Washington, pourraient bien persuader les dirigeants kurdes de ne pas risquer dès maintenant un tel pari.
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"Le peuple kurde est pour, mais la direction doit se demander si le moment est bienvenu", résume le vice-président du Kurdistan Kosrat Rasul Ali, ancien commandant des peshmergas.
"Si le climat politique n'est pas mûr, il vaut mieux attendre quelques années. Sinon, ce sera une mésaventure", dit-il, faisant écho à la prudence affichée par d'autres responsables rencontrés par Reuters.
MARCHANDAGE À BAGDAD
Comme depuis maintenant une décennie, la seule menace d'une sécession peut offrir plus d'avantages aux Kurdes dans le système de marchandage politique instauré à Bagdad avec les chiites et les sunnites après la chute de Saddam en 2003.
Les cinq millions de Kurdes irakiens, qui sont majoritairement musulmans sunnites par la religion, mais se définissent par leur langue et leur culture, jouissent déjà d'une large autonomie. Ils disposent de leurs propres forces armées et commencent, malgré les mises en garde de Bagdad, à exporter leur propre pétrole.
L'hostilité de la Turquie, qui combat sa propre insurrection depuis des décennies, pourrait ne plus constituer l'obstacle qu'il fut à leurs rêves d'indépendance.
Bien que conscient de l'impact que pourrait avoir une sécession sur sa propre minorité kurde, et officiellement favorable à l'unité de l'Irak, le gouvernement turc coopère avec les autorités du Kurdistan irakien pour préserver son territoire du chaos qui règne plus au sud et achète du pétrole kurde. De nombreux dirigeants du Kurdistan sont persuadés aujourd'hui qu'Ankara ne s'opposera pas à leur marche vers la souveraineté.
L'attitude de l'Iran pourrait être plus problématique car Téhéran soutient les chiites au pouvoir à Bagdad qui considèrent qu'une sécession des Kurdes masque leur volonté de s'emparer illégalement d'une partie des richesses de l'Irak.
Téhéran et Ankara appuient les deux grands partis rivaux du Kurdistan, qui se sont livré une guerre civile peu après avoir été libérés du joug de Saddam Hussein en 1991, et les intérêts divergents de la Turquie et l'Iran alimentent des tensions sur la scène politique kurde qui affectent les positions des uns et des autres sur l'indépendance.
LE POIDS DE TÉHÉRAN ET ANKARA
Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), qui penche du côté de la Turquie, et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK), plus proche de l'Iran, contrôlent chacun leurs propres unités de peshmergas et territoires au sein du Kurdistan autonome.
"Si vous ne prenez pas garde à équilibrer la relation entre l'Iran et la Turquie, Téhéran et Ankara peuvent tout gâcher", prévient un haut responsable de l'UPK, parti qui compte dans ses rangs le président de l'Irak, Djalal Talabani, et Kosrat Rasul Ali.
Signe de ces rivalités, l'imam chiite iranien d'origine irakienne Mahmoud Hachemi Chahroudi, a accusé récemment le PDK de soutenir, avec la Turquie, les djihadistes de l'Etat islamique dont les conquêtes dans le nord et l'ouest de l'Irak le mois dernier ont bouleversé la donne géopolitique régionale.
Quant aux Etats-Unis, qui ont permis la création d'un Kurdistan autonome en instaurant une zone de non-survol aérien après la guerre du Golfe de 1991, ils appellent les Kurdes à rejoindre une nouvelle coalition gouvernementale à Bagdad.
Beaucoup de Kurdes en veulent à Washington de soutenir un Irak unifié qu'ils n'ont guère envie d'aller secourir ni rejoindre. Mais peu se risqueraient à se mettre à dos un allié aussi puissant.
L'EQUATION PÉTROLIÈRE
En accompagnant les efforts en cours pour éviter le démembrement de l'Irak, les Kurdes espèrent obtenir de nouvelles concessions, notamment sur la vente de pétrole sans le contrôle du pouvoir central.
"Si nous voulons rester ensemble, ce doit être à partir d'une nouvelle réalité", déclarait la semaine dernière le chef de cabinet de Massoud Barzani, Fouad Hussein, lors d'une visite à Washington. "Une nouvelle réalité doit intégrer le fait que le Kurdistan est désormais indépendant."
En représailles à la vente unilatérale de pétrole par les Kurdes, Bagdad a réduit drastiquement la part du Kurdistan dans les dépenses du budget fédéral, déclenchant une crise financière au Kurdistan qui expose les limites économiques de la région.
Les experts pétroliers estiment qu'il faudra plusieurs années aux Kurdes pour exporter suffisamment de brut pour pouvoir se passer de la part des recettes pétrolières bien plus importantes engendrées par les gisements du sud du pays. La prise de Kirkouk pourrait modifier à terme cette équation mais sans doute pas assez vite.
Mehdi, le père d'Hogir Fathi, explique que tous les Kurdes sont prêts au sacrifice, mais ses dirigeants préfèrent attendre de voir quelle sera l'attitude des autres composantes de l'Irak et de leurs puissances alliées face à l'offensive islamiste.
"Ils sont en bonne posture pour l'instant", déclare un diplomate occidental qui suit de près la politique irakienne. "Aller à marche forcée vers l'indépendance pourrait leur faire plus de mal que de bien."
(Avec Missy Ryan à Washington et Ayla Jean; Yackley à Istanbul; Jean-Stéphane Brosse pour le service français)
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