Comment Barack Obama a manoeuvré pour s'entendre avec Cuba
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Comment barack obama a manoeuvre pour normaliser les relations avec cuba
© Enrique de la Osa / Reuters
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Comment barack obama a manoeuvre pour normaliser les relations avec cuba
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par Warren Strobel et Matt Spetalnick et David Adams
WASHINGTON/MIAMI, Reuters - L'annonce surprise d'une normalisation entre Cuba et les Etats-Unis après un demi-siècle d'hostilité en décembre dernier a été décrite comme le fruit de dix-huit mois de diplomatie secrète.
Mais Barack Obama, entouré d'un cercle restreint de connaisseurs chevronnés de l'île, avait engagé bien avant et minutieusement préparé ce processus de rapprochement historique, comme le montrent des entretiens que Reuters a pu mener avec une douzaine de contacts directement impliqués dans les discussions.
Ces sources ont fourni également de nouveaux détails sur le démarrage des négociations et sur la manière dont elles ont calé à la fin 2013 durant des réunions confidentielles au Canada.
De hauts responsables de Washington et d'autres interlocuteurs précisent comment les deux pays ont délibérément tenu à distance le département d'Etat et le ministère cubain des Affaires étrangères, et comment Barack Obama a cherché à obtenir l'appui du Vatican pour faire taire les adversaires d'un accord.
La détente entre Washington et La Havane, désormais ouvertement négociée par les deux pays, et que le président américain et son homologue cubain Raul Castro symboliseront d'une poignée de mains lors du sommet des Amériques qui s'ouvre ce vendredi à Panama, pourrait contribuer à rétablir l'influence des Etats-Unis en Amérique latine et offrir à Obama un succès majeur de politique étrangère à même d'enrichir son bilan.
Mais le caractère heurté des négociations et la profonde méfiance entre les deux camps illustrent les obstacles qui subsistent sur la voie d'une détente durable de part et d'autre du détroit de Floride.
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"NOUS VOULONS PARLER DE L'AVENIR"
S'il n'a pas été le premier président démocrate à tenter une ouverture vers Cuba, Barack Obama a profité de l'émergence d'une nouvelle génération d'Américains d'origine cubaine lui permettant d'en réduire le risque politique.
Dès sa première campagne présidentielle, en mai 2008, lors d'un discours devant la conservatrice Cuban-American National Foundation (CANF) à Miami, il présente les grandes lignes d'une nouvelle politique visant à autoriser les Cubano-Américains à voyager davantage vers Cuba, et à transférer davantage d'argent vers l'île, tout en promettant de maintenir l'embargo commercial comme moyen de pression.
"Obama a compris que les changements qu'il proposait en 2008 étaient populaires au sein de la communauté cubano-américaine et qu'il ne prenait pas vraiment un risque électoral", décrypte Dan Restrepo, conseiller d'Obama pour l'Amérique latine à l'époque.
Six mois plus tard, son choix est validé lors de la présidentielle puisqu'il obtient 35% des voix des électeurs de souche cubaine, score inhabituellement élevé pour un candidat démocrate. En 2012, il recueillera 48% de leurs suffrages, record battu pour son camp.
C'est une fois réélu qu'il donne en décembre 2012 instruction à son entourage de faire de Cuba une priorité et de rappeler Ben Rhodes, ancien membre du Conseil de sécurité nationale qui a joué un rôle central dans la définition de sa politique cubaine.
Début 2013, un autre acteur clé, Ricardo Zuniga, conseiller d'Obama pour l'Amérique latine, se rend à Miami pour rencontrer l'anticastriste CANF et de jeunes Cubano-Américains qui, selon un témoin, tendent à lui confirmer l'influence déclinante des vieux exilés cubains hostiles à l'embargo.
Mais la Maison blanche n'en a pas la certitude. "Je ne crois pas qu'on en soit jamais arrivé au point où l'on s'est dit qu'il ne fallait pas se soucier des réactions à Miami", confie un haut responsable.
L'administration Obama propose aux Cubains d'ouvrir un canal secret de discussions en avril 2013, après avoir cru comprendre que La Havane n'y serait pas opposée. Mais elle n'en informe pas le département d'Etat, en raison notamment de la présence en son sein d'"intérêts particuliers" enclins à faire durer la confrontation. Son chef, John Kerry, n'est informé que lorsqu'il apparaît que ces discussions pourraient être fructueuses, précisent encore des sources à la Maison blanche.
Le président cubain Raul Castro manoeuvre secrètement lui aussi. Josefina Vidal, responsable des affaires états-uniennes au ministère des Affaires étrangères, n'est pas tenue au courant, selon deux responsables américains. Celle-ci n'a pu être jointe.
Lorsque les rencontres débutent en juin 2013 au Canada, les Cubains sermonnent les Etats-Unis comme il est d'usage, sur l'embargo et d'autres maux attribués à l'ennemi historique. Ben Rhodes fait valoir son jeune âge, 37 ans: "Un des arguments était: 'Ecoutez, je n'étais même pas né quand cette politique a été mise en place (...). Nous voulons parler de l'avenir'," raconte-t-il.
ALAN GROSS ET LES "TROIS DE CUBA"
La stratégie d'Obama est contrariée par un individu en particulier: Alan Phillip Gross. Ce contractuel de l'agence USAID a été envoyé par Washington pour des missions risquées de fourniture d'équipement de communication à la communauté juive de Cuba. Son arrestation en décembre 2009 a gelé le projet présidentiel de "nouveau départ" dans les relations avec Cuba.
En exigeant qu'il soit échangé contre les "trois de Cuba", des espions condamnés à Miami et considérés comme des héros à La Havane, Cuba manque de faire capoter les négociations. Obama rejette cet échange car les Etats-Unis refusent d'admettre que Gross est un espion.
Fin 2013, les discussions sont au point mort et la poignée de mains déjà historique entre Obama et Castro le 10 décembre lors de l'hommage rendu à Nelson Mandela à Johannesburg n'empêche pas les négociateurs d'envisager l'avenir avec pessimisme. Rhodes et Zuniga ont passé déjà plus de 70 heures à négocier avec leurs homologues cubains, en grande partie à Ottawa.
"Les Cubains campaient sur leurs positions (...) et nous étions coincés", se souvient Ben Rhodes.
A la fin du printemps 2014, les proches d'Alan Gross craignent pour sa santé. S'il venait à mourir en prison, tout serait fini et le rapprochement entre les deux pays serait renvoyé à une autre génération.
Mais une proposition américaine, présentée à Toronto dès janvier 2014, va débloquer la situation. A la surprise des Cubains, les négociateurs américains proposent d'inclure Rolando Sarraff, un espion américain emprisonné à Cuba depuis 1995, dans l'accord d'échange de prisonniers. La Maison blanche pourra ainsi affirmer qu'il s'agit bien d'un "échange d'espions" et se prémunir ainsi des critiques à domicile.
Il faudra encore onze mois pour conclure. Raul Castro refuse dans un premier temps de libérer Sarraff, un cryptographe qui aurait, selon Washington, contribué à perturber les réseaux de renseignement cubains aux Etats-Unis.
Selon Scott Gilbert, l'avocat d'Alan Gross, le tournant survient en avril 2014 lorsqu'il devient clair que l'administration approuvera la commutation de peine des "trois de Cuba" et leur libération.
L'INTERVENTION DU PAPE FRANÇOIS
La dernière pièce du puzzle s'est mise en place deux mois plus tôt, lors d'une réunion à la Maison blanche en présence de plusieurs élus dont les sénateurs démocrates Patrick Leahy et Dick Durbin. Barack Obama insiste sur le fait qu'il ne veut pas d'un échange direct entre Gross et les trois espions. Durbin, comme il raconte lui-même, propose d'utiliser le Vatican et le pape François comme intermédiaires.
Le souverain pontife apporterait la caution morale de l'Eglise et ferait jouer son aura de premier pape d'origine latino-américaine. Cela permettrait également de se protéger des plus hostiles adversaires d'un rapprochement, comme le sénateur démocrate Robert Menendez.
Patrick Leahy persuade deux cardinaux catholiques de demander au pape de soulever la question de Cuba et des prisonniers lors d'un entretien le 27 mars avec Obama. Ce que fait le chef de l'Eglise, qui adressera par la suite, au début de l'été, des courriers personnels séparés aux deux présidents.
"Quoi de mieux pour le président que de pouvoir dire à Menendez ou n'importe qui d'autre: 'C'est le pape qui m'a demandé'," relève un assistant parlementaire au Congrès.
L'accord est finalisé à Rome fin octobre. Les délégations américaine et cubaine rencontrent séparément des responsables du Vatican, puis les trois équipes se réunissent.
Rhodes et Zuniga rencontrent à nouveau les Cubains pour les derniers détails logistiques avant l'annonce historique du 17 décembre d'un échange de prisonniers, de l'ouverture de négociations en vue d'une normalisation et de la libération de 53 prisonniers politiques cubains par La Havane.
Scott Gilbert est à bord de l'avion en route pour Cuba qui rapatriera Alan Gross. A l'atterrissage sur un aérodrome militaire, il rencontre les officiels cubains qui s'occupent de son dossier depuis cinq ans. "Beaucoup d'entre nous avions les larmes aux yeux", dit l'avocat.
Aujourd'hui, les conseillers d'Obama n'osent pas encore imaginer que Barack Obama pourrait devenir le premier président américain à se rendre à Cuba depuis Calvin Coolidge en 1928.
"Nous entrons sur un nouveau territoire", résume Ben Rhodes.
(Jean-Stéphane Brosse pour le service français)
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