Les Occidentaux perdent de vue le Sahel avec le retrait français du Niger

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Manifestantes marchant en soutien aux putschistes[reuters.com]
(Crédits : Stringer)

par John Irish et Edward McAllister

PARIS/DAKAR (Reuters) - La décision de la France de mettre fin à sa présence militaire au Niger, où elle compte quelque 1.500 soldats, va laisser un vide béant dans les efforts des Occidentaux pour lutter contre l'insurrection de groupes islamistes et pourrait permettre à la Russie d'accroître son influence en Afrique de l'Ouest, ont déclaré des analystes en sécurité et des diplomates.

Jusqu'au coup d'Etat du 26 juillet, le Niger était le dernier allié majeur de l'Occident au coeur du Sahel. La prise de pouvoir par l'armée, au détriment du président démocratiquement élu Mohamed Bazoum, a fait éclater au grand jour les tensions avec la France, sur fond de manifestations appelant à la fin de la présence de l'ancienne puissance coloniale.

Les troupes françaises avaient déjà été expulsées, depuis 2020, par les pays voisins du Mali et du Burkina Faso à la suite de putschs menés par des officiers militaires, amenuisant l'influence de Paris dans la région, dans un contexte de ressentiment croissant à l'égard de la France.

Avec ces retraits, la surveillance française dans la région, qui s'étirait sur des centaines de kilomètres carrés de terrain il y a deux ans, s'est progressivement évaporée.

"Les populations des pays d'Afrique de l'Ouest sont devenues de plus en plus méfiantes à l'idée d'avoir une présence militaire occidentale", a commenté Mucahid Durmaz, analyste en risque politique de la firme Verisk Maplecroft, basée à Londres.

"Le retrait français du Niger va éloigner davantage les troupes occidentales du centre du Sahel", a-t-il ajouté.

Annoncé dimanche soir par le président Emmanuel Macron lors d'un entretien télévisé, le retrait militaire français du Niger, qui s'effectuera "de manière ordonnée" dans les prochaines semaines et prochains mois, a-t-il dit, a été salué au Niger.

"PAS DE CHANGEMENT" DANS LA POSTURE MILITAIRE DES ETATS-UNIS

La junte au pouvoir à Niamey a décrit cette décision comme un "pas supplémentaire vers la souveraineté du Niger". "Les forces impérialistes ne sont plus les bienvenues sur notre territoire national", a-t-elle ajouté dans un communiqué.

Mais cette décision inquiète des analystes et des diplomates, selon lesquels le regain d'insécurité constaté au Mali et au Burkina Faso à la suite des coups d'Etat pourrait annoncer ce qui attend le Niger, où des groupes islamistes ont tué des milliers de civils ces dernières années.

D'ici deux mois, Niamey ne pourra plus s'appuyer sur les moyens français de reconnaissance aérienne, ni sur l'aide française en matière de renseignements et d'appui au sol.

La junte au pouvoir au Mali a choisi de faire appel aux mercenaires du groupe paramilitaire russe Wagner, accusé par l'Onu de violations des droits de l'homme. Moscou tente de convaincre le Burkina Faso de faire appel aussi à lui.

Reste un autre facteur majeur: ce que les Etats-Unis vont décider de faire, alors qu'ils ont investi environ 200 millions de dollars pour installer des bases militaires au Niger où plus de 1.000 soldats américains surveillent à l'aide de drones les mouvements de migrants, de trafiquants et d'insurgés dans le désert du Sahara, vers la Libye.

Washington s'est abstenu de décrire la prise de pouvoir militaire à Niamey comme un coup d'Etat, ce qui lui permet de conserver pour l'heure des relations. Sur ce dossier, les représentants américains demeurent évasifs.

"Nous n'avons pas apporté de changement significatif à la posture de nos troupes", a déclaré lundi le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, en déplacement à Nairobi. Il a ajouté que les Etats-Unis souhaitaient une résolution pacifique au Niger et la préservation du gouvernement démocratiquement élu.

"UNE AFRIQUE DIFFÉRENTE"

Au contraire de l'armée française, les troupes américaines présentes au Niger ne sont pas en contact actif avec les soldats nigériens dans la lutte contre les groupes islamistes.

Elles pourraient rester opérationnelles dans le cadre d'une transition vers un pouvoir civil à Niamey, ce qui garantirait une présence occidentale sur le terrain.

Le Niger est "considéré comme un pôle important pour la collecte de renseignements et une forme d'aide sécuritaire", a déclaré Nathaniel Powell, analyste Afrique de l'Ouest de la firme de consultants Oxford Analytica, ajoutant qu'à ses yeux les Etats-Unis ne "voudront pas laisser tomber cela".

Il est peu probable que le président américain Joe Biden, en pleine campagne pour l'élection présidentielle de novembre 2024, soit disposé à prendre le risque qu'un parallèle soit établi avec le retrait américain d'Afghanistan, a-t-il estimé, en référence au départ chaotique des troupes américaines en août 2021, dans les premiers mois de l'administration Biden.

Alors qu'il avait promis, lors d'un discours optimiste devant ses ambassadeurs plus tôt ce mois-ci, de défendre la démocratie au Niger, Emmanuel Macron a été contraint de changer sa position, devenue intenable.

L'ambassadeur français à Niamey a dû se réfugier à l'ambassade après que le président français a ignoré un ultimatum de la junte ordonnant le départ du diplomate.

Des dizaines de milliers de manifestants se sont massés devant la base militaire de la France dans la capitale nigérienne pour demander le départ des soldats français. Parmi les contestataires, certains ont brûlé des drapeaux français et brandi des drapeaux russes.

"C'est une Afrique différente, désormais. C'est une Afrique qui s'est réveillée et soulevée", a déclaré lundi un habitant de Niamey. "La France, qui se dit un Etat où il y a la règle de droit, (...) se comporte comme un parfait gangster", a ajouté Aissami Tchiroma.

Emmanuel Macron, qui a aussi annoncé dimanche le départ immédiat de l'ambassadeur de France au Niger, a justifié la fin de la coopération militaire par le fait que Niamey ne voulait plus combattre le terrorisme.

"LE MARQUEUR D'UNE DÉFAITE"

Le contraste est immense pour Paris.

Il y a dix ans, les habitants s'étaient réjouis de voir les troupes françaises chasser les insurgés islamistes qui avaient pris le contrôle du nord du Mali.

"A mes yeux, pour les Français, c'est avant tout le marqueur d'une défaite", a déclaré Nathaniel Powell.

Les options de la France sont limitées. L'une d'entre elles serait d'envoyer ses soldats au Tchad, pays voisin où elle compte déjà environ un millier de soldats.

Mais le Tchad, en plus d'être en proie à ses propres problèmes sécuritaires, se trouve à des centaines de kilomètres du coeur de l'insurrection islamiste. Il connaît aussi un ressentiment latent à l'égard de la France.

Dans la refonte de sa présence au Sahel, la France a cherché a obtenir de ses alliés européens une aide concertée accrue. Sauf que ceux-ci n'ont pas particulièrement envie d'aider Paris sur cette question, ont déclaré des diplomates de quatre pays européens ayant participé par le passé à des opérations au Sahel.

Des pays, principalement en Europe de l'Est, qui avaient jadis proposé d'envoyer des soldats au Mali ont changé d'avis avec la guerre en Ukraine. Nombre d'entre eux ne se doutaient pas qu'Emmanuel Macron annoncerait le retrait français du Niger.

Par ailleurs, ont dit deux diplomates, des partenaires européens comme l'Italie et l'Allemagne sont pour l'heure réticents à se retirer du Niger, où leurs soldats apportent un soutien logistique et contribuent à la formation de l'armée nigérienne.

Cette réticence est liée à la crise migratoire croissante en Europe, de nombreux migrants passant par le Niger avant de traverser le Sahara en direction de la Méditerranée. Rompre les liens avec Niamey serait préjudiciable pour contrôler ces routes, ont déclaré les diplomates.

Le retrait français du Niger ne signifie pas que Paris va complètement abandonner la région.

Alors que l'inquiétude demeure sur une menace islamiste pour les pays du littoral, comme le Ghana et la Côte d'ivoire, il est envisagé que ceux-ci demandent formellement une aide militaire - seulement en matière de formation et de logistique -, ont indiqué des diplomates et des représentants militaires.

(Reportage John Irish à Paris et Edward McAllister à Dakar, avec Abdel-Kader Mazou à Niamey, Andrew Gray à Bruxelles et George Obulutsa à Nairobi, version française Jean Terzian)