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Les rêves de conquête méditerranéenne brisés de Vivendi

reuters.com  |   |  1257  mots
Les reves de conquete mediterraneenne brises de vivendi[reuters.com]
(Crédits : Charles Platiau)

par Agnieszka Flak et Pamela Barbaglia

MILAN/LONDRES (Reuters) - L'ambition déclarée de Vincent Bolloré de créer un empire des médias dans l'Europe méridionale risque de faire long feu en Italie malgré les cinq milliards d'euros investis pour la nourrir, au point que l'on peut se demander si le projet a jamais été porté par une réelle stratégie.

Le groupe de médias français s'est fait plus d'ennemis que d'amis en Italie, se mettant à dos à la fois le gouvernement italien et l'ex-président du Conseil et magnat des médias Silvio Berlusconi.

Vivendi a également perdu la bataille visant à s'assurer le contrôle du conseil d'administration de Telecom Italia (TIM); il comptait faire de l'opérateur télécoms italien sa plate-forme de distribution de musique, vidéo et jeux. TIM a annoncé jeudi que Vivendi n'exerçait plus aucun contrôle ni coordination sur lui.

"Je n'ai jamais cru à cette histoire d'empire paneuropéen", a dit à Reuters l'un des 30 premiers actionnaires de Vivendi, expliquant qu'il était difficile d'adhérer à l'idée de synergies transfrontalières entre médias et télécoms.

"C'est un investissement purement financier: Bolloré voit une occasion et tente de la saisir puis il raconte une histoire à laquelle personne ne croit vraiment (...) Il a toujours fait ça, depuis des décennies".

Vivendi argue qu'il faut créer des champions des médias européens qui ne se fassent pas "avaler" par les géants américains mais son échec en la matière illustre la difficulté qu'il y a à lier ensemble des médias nationaux, surtout lorsque l'acquéreur se borne à rester minoritaire, s'abstenant ainsi d'exercer un contrôle total.

Ce sont au contraire des poids lourds américains tels que Comcast, Twenty-First Century Fox et Netflix qui ont le plus progressé dans l'édification d'équivalents européens, soit par le biais d'acquisitions pures et simples soit en étendant leur influence par le biais de leurs plate-formes en ligne et leurs catalogues.

Lorsque Vivendi avait pris pied chez TIM, en 2015, il comptait faire de l'opérateur télécoms italien la pierre de touche de son expansion sur un marché dont il jugeait les perspectives plus qu'attrayantes.

Il avait choisi l'Italie parce que, selon lui, ce pays et la France partageait des racines culturelles communes et aussi pour créer un pendant latin aux contenus anglo-saxons.

"MISSION IMPOSSIBLE"

Mais son offensive dans le capital de TIM et dans celui du télédiffuseur Mediaset en a fait sourciller plus d'un, tandis que l'aspect stratégique de la chose reste évasif. Les titres n'ont jamais brillé en Bourse et ces deux investissements représentent une perte de 1,3 milliard d'euros dans les comptes du groupe français.

"Le projet de créer un géant sud-européen des médias et des télécoms est tombé à l'eau", observe Jean-Baptiste Sergeant, analyste de Mainfirst.

Vivendi a tellement déplu au gouvernement italien que ce dernier est entré en lice pour desserrer l'étreinte de Vivendi, allant même jusqu'à appuyer le fonds activiste Elliott dans son coup de main sur le conseil d'administration.

"Pour Vivendi, l'Italie est devenue une mission impossible", a dit une source bancaire proche de TIM. "Pas moyen de colmater tout ça rapidement (...) En un mot, il est coincé".

Vivendi a reçu une part de TIM lorsqu'il a revendu l'opérateur brésilien GVT à Telefonica. Bolloré, qui avait déjà depuis longtemps investi dans la banque d'affaires Mediobanca, "se sentait très confortable en Italie", a dit une source proche du dossier. "Il avait vu là une occasion et l'action était bon marché, alors il en a acheté plus", a-t-elle ajouté. "A l'origine, c'était un investissement purement financier".

Un peu moins d'un an plus tard, Vivendi convenait de racheter à Mediaset, contrôlé par la famille de Berlusconi, sa chaîne payante Premium, alimentant les conjectures d'une future alliance tripartite avec TIM. Il était prévu également un échange de participations croisées entre Vivendi et TIM.

Mais Vivendi a ensuite fait marche arrière, jugeant le "business plan" de Premium irréaliste, et les deux ex-associés s'affrontent depuis par tribunaux interposés, une situation devenue d'autant plus intenable que Vivendi est monté au capital de Mediaset jusqu'à en devenir le deuxième actionnaire après les Berlusconi.

Vivendi ne cesse de dire qu'il est un investisseur de long terme dans TIM, démentant régulièrement toute idée de revendre ses parts à Orange, comme le veulent des conjectures insistantes.

Il semble de toute façon peu vraisemblable de vendre la participation dans TIM alors que le redressement de ce dernier ne fait que commencer et Bolloré serait mal placé pour négocier alors qu'il a été placé en examen fin avril dans le cadre d'une enquête sur des soupçons de corruption pour l'obtention de concessions en Afrique; Bolloré dément toute irrégularité.

Une OPA sur la totalité de TIM ou de Mediaset est également hors de question car Vivendi n'a pas la trésorerie suffisante pour cela.

Un projet de création d'une coentreprise de contenus entre TIM et Canal+, filiale de Vivendi, a été mis en suspens à la suite de l'opposition de certains administrateurs de TIM. Ce dernier a au contraire conclu un accord de contenus avec Mediaset, tandis qu'un autre arrangement passé entre le télédiffuseur et Sky en avril a achevé d'isoler Vivendi.

La possibilité de distribuer du contenu télévisuel payant via le réseau de fibre optique de TIM est également en péril si le fonds spéculatif Elliott parvient à ses fins et que l'infrastructure soit scindée, avec pour corollaire la perte de tout contrôle de TIM sur elle.

"MONOPOLY"

Il n'empêche, Vivendi n'a aucune envie de partir d'Italie et beaucoup d'investisseurs parient encore sur lui en raison de sa maison de disque UMG et des avantages potentiels de son éventuelle introduction en Bourse.

Pour eux l'aventure italienne est une diversion mais ils ne doutent pas que Bolloré retirerait ses billes en faisant un profit, comme ce fut le cas lorsque Vivendi avait vendu ses parts dans l'éditeur de jeux vidéo Ubisoft.

"Il joue au Monopoly avec l'argent de Vivendi; on peut décider de ne pas suivre mais nos intérêts concordent et ses réalisations ne sont pas sans intérêt", a dit l'un d'eux.

La plupart des investisseurs pensent que Vivendi revendra tout une fois que les actions TIM et Mediaset auront remonté; encore faut-il trouver preneur pour des avoirs aussi massifs (24% chez TIM et près de 30% chez Mediaset).

"Bolloré est un pragmatique et il reste rarement dans une société qu'il ne peut contrôler", a dit un autre investisseur de Vivendi. "Il faut prendre garde de ne pas sous-estimer Bolloré parce que, l'expérience l'a montré, il sort toujours un lapin de son chapeau".

Mais en Italie, on risque d'avoir la mémoire longue.

Marina Berlusconi, fille aînée de Silvio, a ainsi dit que Vivendi et Bolloré s'étaient "comportés avec la délicatesse et la réservce d'Attila" lorsqu'ils avaient fait leur apparition en Italie.

A ceci près qu'à la différence du Hun ils n'ont pas conquis d'empire et que leur stratégie était "à ce point dissimulée qu'on peut se demander si elle a jamais existé".

(Avec Simon Jessop à Londres, Mathieu Rosemain et Gwenaelle Barzic à Paris, Wilfrid Exbrayat pour le service français, édité par Marc Joanny)