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Marine Le Pen et Giorgia Meloni, une famille politique, deux partitions européennes

reuters.com

Publié le 29 mars 2024 à 06:52 - Mis à jour le 18 décembre 2024 à 17:22

La presidente du rassemblement national (rn), marine le pen

Marine Le Pen a contesté, ce vendredi, le choix d'Emmanuel Macron de reconduire Thierry Breton comme commissaire européen.

LUDOVIC MARIN

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par Michel Rose, Elizabeth Pineau et Angelo Amante

PARIS (Reuters) - L'an dernier en interview, un ministre français osa une comparaison entre Giorgia Meloni et la patronne du Rassemblement national, Marine Le Pen, un jugement qui déclencha un appel courroucé de la dirigeante italienne à Emmanuel Macron.

Selon le récit de deux sources à Reuters, le président français prit l'incident au sérieux au point d'envoyer sur le champ un émissaire à Rome afin d'apaiser la colère de celle qui dirige l'Italie depuis fin 2022.

Cet épisode montre le peu d'affinités entre les deux élues d'extrême droite les plus en vue du continent européen, aux stratégies politiques distinctes.

"Ce n'est pas parce que ce sont deux femmes blondes et fortes qu'elles sont identiques", dit un responsable italien à Reuters. "Le message de Meloni à ses homologues européens a toujours été : 'je ne suis pas la Le Pen italienne'.

Au-delà des egos, les différences entre les deux femmes pèseront sur les politiques au lendemain des élections européennes de juin, qui pourraient voir les forces eurosceptiques gagner en influence au sein de la nouvelle Commission européenne, l'exécutif de l'Union.

Les partis européens d'extrême droite siègent actuellement dans deux groupes distincts.

Le camp de Giorgia Meloni fait partie des Conservateurs et réformistes européens (CRE) où loge aussi le PiS, ancien parti au pouvoir en Pologne. Le Rassemblement national évolue au sein du groupe Identité et démocratie (ID), qui inclut Alternative pour l'Allemagne (AfD) et la Ligue de l'Italien Matteo Salvini, membre de la coalition gouvernementale à Rome.

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SULFUREUSE RÉPUTATION

Les sondages et les récentes élections au Portugal montrent que l'extrême droite surfe sur une vague de mécontentement en Europe qui pourrait se traduire par des gains de sièges en juin, alimentant les spéculations sur la possible constitution d'un unique "supergroupe" au Parlement de Strasbourg.

"Le soir de l'élection, on connaîtra les rapports de forces, on décidera à ce moment-là", dit à Reuters le député européen RN Jean-Lin Lacapelle.

Devant la presse en janvier, Georgia Meloni a qualifié d'"intéressante" l'évolution du raisonnement de Marine Le Pen sur la Russie, alimentant des deux côtés des Alpes l'idée d'un rapprochement, prémices à une alliance.

Des sources européennes des deux camps interrogées par Reuters repoussent ce scénario, mettant en avant la volonté de Georgia Meloni d'accroître l'influence de son pays en Europe en collaborant avec les institutions de l'Union.

Une position qui suppose de tenir Marine Le Pen à distance.

Malgré ses efforts pour "dédiaboliser" le RN, parti issu du Front national créé par son père Jean-Marie, et son renoncement à quitter l'Union européenne et la monnaie unique, Marine Le Pen jouit en effet d'une réputation sulfureuse chez les décideurs bruxellois et, surtout, les conservateurs allemands.

Manfred Weber, le chef du Parti populaire européen (PPE) dont les sondages prédisent qu'il restera la principale force du prochain Parlement, a clairement fait savoir à Giorgia Meloni que la présence du RN empêcherait toute alliance avec la CRE.

"Giorgia Meloni veut être au coeur du jeu en Europe, sa stratégie est donc de s'orienter vers le 'mainstream'", explique un diplomate français.

Un rapprochement entre PPE et CRE mettrait la barre à droite en comparaison de l'actuelle "grande coalition" où figure l'Alliance des socialistes et démocrates.

Il faudrait alors s'attendre à un durcissement de la politique migratoire, sur le climat, et des positions plus conservatrices sur les questions familiales et sociales. Un diplomate français ajoute à cette liste un statu quo en matière d'intégration européenne.

L'exclusion de cette coalition du RN et d'autres partis comme l'AfD empêcherait les forces les plus extrêmes de peser sur des questions cruciales comme le dossier ukrainien.

Telle est la stratégie de Giorgia Meloni, plus prompte à collaborer avec les institutions européennes qu'à oeuvrer pour les affaiblir.

FAISEUSE DE ROI

A son arrivée au pouvoir, la dirigeante italienne a cherché à rassurer marchés et capitales sur sa politique étrangère et économique, favorable aux entreprises et au commerce, se distinguant de la posture plus protectionniste de Marine Le Pen. Elle a apporté un soutien sans faille à l'Ukraine et s'est tenue éloignée des vues anti-Otan de sa consoeur française, dont le soutien à Kyiv est plus ambigu.

La cheffe de file du RN n'a d'ailleurs pas manqué de critiquer Giorgia Meloni lorsque cette dernière a accompagné la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, en Ukraine et sur l'île italienne de Lampedusa.

Et d'enfoncer le clou le week-end dernier à Rome lors d'un meeting de campagne autour de Matteo Salvini.

"Mme Meloni, vous devez la vérité aux Italiens ! Allez-vous soutenir un second mandat de Von der Leyen ? Je crois que vous le ferez. Seul Matteo Salvini s'y opposera en Italie avec la Ligue", a écrit Marine Le Pen sur le réseau X.

Les divergences politiques et idéologiques n'expliquent pas à elles seules ce qui sépare Giorgia Meloni et Marine Le Pen, deux femmes issues d'une même famille de pensée ayant suivi une trajectoire similaire de normalisation progressive.

Giorgia Meloni sait que le poids de son parti, Fratelli d'Italia, le plus puissant du groupe CRE, lui confère un rôle de faiseuse de rois pour la prochaine Commission européenne et le vote des futures lois au Parlement.

Selon plusieurs sources interrogées par Reuters, Giorgia Meloni a des vues sur un important portefeuille économique dans la prochaine Commission.

Une présence dans son groupe des députés Rassemblement national, potentiellement plus nombreux que les élus italiens, réduirait forcément son influence.

"C'est une rivale, elle n'a pas intérêt à laisser le loup entrer dans la bergerie", estime Gilles Ivaldi, spécialiste des partis d'extrême droite européens à Sciences Po.

Autre signe que les manoeuvres politiques peuvent l'emporter sur les idées, Giorgia Meloni s'est rapprochée du Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui rejoindra la CRE après les élections malgré ses positions pro-russes, selon des sources.

Si elles n'ont jamais été proches, Giorgia Meloni et Marine Le Pen se connaissent et ont même participé ensemble à des émissions de télévision en Italie avant l'ascension de la dirigeante romaine.

En 2014, Fratelli d'Italia avait pris contact avec le camp Le Pen pour former une alliance après les élections, a indiqué une source italienne.

"Il y avait beaucoup de pression au sein de notre parti pour parvenir à un accord avec Le Pen, mais elle a ensuite décidé de se ranger du côté de Salvini, qui était à l'époque l'étoile montante de la droite italienne", raconte un diplomate italien.

Dix ans plus tard, les rôles se sont inversés, et c'est le RN qui semblait jusque récemment faire des appels du pied à Meloni, des sources au RN estimant en privé qu'une fusion des groupes aurait du sens, les deux camps partageant, selon eux, de nombreuses convictions.

AVEC RECONQUÊTE

Mais Giorgia Meloni a fait un choix radicalement différent en s'alliant avec le parti Reconquête d'Eric Zemmour dont la tête de liste aux européennes n'est autre que la nièce de Marine Le Pen, Marion Maréchal.

Interrogé par Reuters, le député européen RN Jean-Paul Garraud a brocardé ce ralliement à un groupe CRE "favorable à l'élargissement de l'UE aux Balkans et à l'Ukraine, au pacte migratoire et à la répartition des migrants partout en Europe, au renforcement de la défense européenne sous la dépendance de l'Otan, aux traités de libre-échange. Ces points auxquels, au RN, nous nous sommes toujours fermement opposés".

Certains observateurs se sont étonnés de ce rapprochement avec un parti français aux idées souvent plus radicales que celles de Marine Le Pen. Un député du RN parle, lui, de "choix familial" dans la mesure où le mari de Marion Maréchal, Vicenzo Sofo, est député européen italien, membre du parti de Meloni.

Nicolas Bay, unique député européen Reconquête, a raconté à Reuters avoir passé un "grand oral" devant des membres du groupe CRE, sous la houlette de l'élu italien Nicola Procaccini. Un rapprochement dans le sillage de la discrète rencontre, à Rome début 2022, entre Marion Maréchal, Vincenzo Sofo, Nicolas Bay et Giorgia Meloni, qui allait accéder au pouvoir peu après.

"A la CRE on est en situation de déplacer le centre de gravité. C'est une vraie perspective, alors que le RN est enlisé dans une marginalité", a dit à Reuters Nicolas Bay, candidat à sa réélection lors d'un scrutin qui impose de recueillir 5% des voix pour envoyer des élus à Strasbourg.

Le RN veut pourtant croire à des accords projet par projet. Pour Jean-Lin Lacapelle, des synergies sont possibles au Parlement. "Le principal est d'avoir une majorité d'idées, de projets", dit-il. "On peut voter demain avec le groupe CRE, avec les non-inscrits, avec le groupe PPE, pourquoi pas."

La posture de Giorgia Meloni pourrait en tout cas mettre Marine Le Pen dans la situation paradoxale d'être victorieuse le 9 juin en France tout en étant condamnée à l'isolement et à l'impuissance à Bruxelles.

La cohabitation avec l'AfD au sein du groupe ID est une autre épine dans le pied de la dirigeante française, qui a récemment dénoncé un prétendu projet allemand de "remigration" des immigrés non-européens dans leur pays d'origine.

L'AfD est un "fardeau" pour le RN, un "partenaire qui devient vraiment gênant", estime Gilles Ivaldi.

Si la proximité de l'AfD écorne l'image de Marine Le Pen, une large victoire en France - où des sondages donnent au RN 12 points d'avance sur la liste Renaissance du camp d'Emmanuel Macron - sera néanmoins analysée au travers du prisme national.

"Cela donnerait le ton de l'élection présidentielle de 2027 et pourrait faire de Le Pen la possible prochaine présidente française", écrit dans une note le Conseil européen pour les relations internationales, think-tank pan-européen.

(Reportage Michel Rose et Elizabeth Pineau à Paris, avec Angelo Amante et Crispian Balmer à Rome, édité par Kate Entringer)

reuters.com

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