Mai 68-mai 2018 : du quasi plein emploi au chômage de masse

Par Audrey Fisne  |   |  808  mots
Depuis les chocs pétroliers des années 1970, le taux de chômage en France n'a jamais réussi à retrouver son niveau précédent ces crises. (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2013. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Comment expliquer qu'en 50 ans, le nombre de chômeurs en France soit passé d'environ 200.000 en 1968 à plus de 5,6 millions (toutes catégories confondues) aujourd'hui ?

Si le nombre de chômeurs augmente dès 1967 (l'ANPE ouvrira d'ailleurs ses portes cette année-là), le taux reste très bas jusqu'en 1975. Avec les deux chocs pétroliers (en 1973 et 1979), la croissance chute, les coûts de production et salariaux grimpent et l'inflation est forte. La décennie voit arriver le CDD et le temps partiel, censés participer à la baisse du chômage tout comme la préretraite et le développement de la formation professionnelle. Mais tout ça est inefficace. Le taux de chômage explose jusque dans la moitié des années 1980 et ne parviendra jamais à retrouver son niveau passé. Les créations d'emplois n'arrivent plus à absorber la population active, qui connaît l'arrivée massive des femmes. Sous Giscard D'Estaing, l'Etat entend relancer l'économie par la production, grâce à un allègement des charges des entreprises, un gel des salaires (plan Barre en 1976). En 1977, un deuxième plan d'austérité est lancé avant de miser sur un "libéralisme social". C'est le début du chômage de masse, qui atteint le million en 1977.

 (*) L'Insee évalue le chômage, au sens du BIT, depuis 1975 seulement. La méthodologie de calcul était donc différente auparavant. Les chiffres présentés, issus des archives de l'Insee, sont donc à considérer avec vigilance.

L'heure est au capitalisme financiarisé

Mitterrand, arrivé au pouvoir en 1981, mise d'abord sur une relance par la consommation (création d'emplois publics, revalorisation des salaires...) et les nationalisations se multiplient pour tenter de sauvegarder les entreprises. "Des politiques keynésiennes impuissantes car si vous soutenez la demande,l'inflation augmente", note Bruno Ducoudré, économiste à l'OFCE. C'est donc un nouvel échec puisqu'en 1982, le nombre de chômeurs dépasse les 2 millions. Le tournant de la rigueur instaure une politique de désinflation compétitive et le rétablissement des marges de l'entreprise.

"On comprime la demande pour essayer de faire baisser l'inflation, au prix d'un ralentissement de la croissance et d'une augmentation du chômage",précise l'économiste de l'OFCE.

A partir des années 1970, le modèle fordiste s'épuise : les ménages sont équipés, le rattrapage de l'après-guerre a eu lieu. Les échanges connaissent une libéralisation et certains secteurs sont touchés par les délocalisations. Le capital est mobile et la croissance ne bénéficie plus forcément à la France. Les gains sont davantage captés par les entreprises, et non redistribués. L'heure est au capitalisme financiarisé. Le gouvernement Jospin tente de s'attaquer au chômage en créant des emploi-formation, des emplois-jeunes ; instaurant le RMI et les 35H. Mais le chômage poursuit son augmentation jusqu'à atteindre, en 1994, 11,7%. Un taux record.

Chômage structurel et reprise de la croissance

Jusque dans les années 2000, plusieurs phases d'accélération de la croissance et de crises s'enchaînent (la réunification de l'Allemagne en 1989, l'explosion de la bulle Internet en 2000, la crise des "subprimes" en 2008). Le modèle libéral, la flexibilisation progressive du marché du travail et l'ouverture économique des échanges ont accompagné "l'abandon de l'objectif de plein-emploi pour les dirigeants", explique Bruno Ducoudré. Car le déficit effraie. Il faut éviter l'explosion de la dette publique et rassurer les marchés. L'économie se pense à l'échelle européenne, où les contraintes budgétaires dominent.

Pour François Fontaine de l'université Panthéon-Sorbonne, si les politiques économiques n'ont pas eu d'effets, "cela témoigne aussi de problèmes plus structurels sur le marché du travail : l'économie a eu du mal à se transformer et la main d'oeuvre est restée captive de secteurs d'entreprises insuffisants en terme de création de valeur ajouté". Contrairement à la France, d'autres pays, touchés par les mêmes crises, ont su s'adapter aux transformations de l'économie, notamment en misant sur une meilleure formation professionnelle, un accompagnement des demandeurs d'emploi plus qualitatif ou une régulation plus structurée du marché du travail (inciter aux CDI, lutter contre les ré-embauches à répétition etc.)

"La lutte contre le chômage ne se joue pas juste sur des politiques de demande, qui peuvent être utiles de manière ponctuelle, ou sur des politiques d'offre qui voient tout par le lorgnon du coût du travail, mais dans la manière dont on structure et on organise le marché du travail", ajoute-t-il.

Le gouvernement Macron a justement au programme une réforme de la formation professionnelle, un système de bonus-malus pour les entreprises pour limiter les contrats précaires et des allégements des cotisations salariales (en échange d'une hausse de la CSG). Pour l'heure, un retour progressif de la croissance et une baisse du chômage se dessinent tout de même: "autour des 7% à la fin du quinquennat Macron", estime l'OFCE. Evidemment, cela implique qu'il n'y ait pas d'autre crise ou de choc d'ici 2022.