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ÉconomieFrance

De l'usine Lip à Besançon, « il ne reste plus que le nom »

Photo de Audrey Fisne

Audrey Fisne

Publié le 25 mai 2018 à 08:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:56

Lip

Lip

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Le Quotidien Numérique

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En 1973, l'usine Lip de Besançon connaît un conflit social sans précédent qui popularise l'idée d'autogestion, avec le slogan "On fabrique, on vend, on se paie". Dans la continuité des grèves de mai 1968, les salariés de l'entreprise horlogère, menacée de fermeture, occupent leur atelier, poursuivent la production et organisent une "vente sauvage" de leurs montres. Quarante-cinq ans après, que reste-t-il de Lip ?

Lorsque l'on arrive sur le site où, voilà plusieurs dizaines d'années, se trouvaient les neuf hectares de l'usine de fabrication des montres Lip, on peut être décontenancé face à la modernité du lieu. La pépinière d'entreprises de Palente qui y est installée aujourd'hui regroupe une trentaine de petites sociétés, plus ou moins innovantes, dans des locaux rénovés. De Lip, il ne reste plus qu'une vieille arche en béton, vestige d'une autre époque et de toute une histoire. Dans cet endroit qui héberge des jeunes pousses bisontines, on tombe sur une enseigne "Lip Industrie". Une fois franchie la porte vitrée, on se retrouve nez à nez avec de vieux cadrans et une horloge : pas de doute, nous sommes au bon endroit.

Fondée en 1867 par Emmanuel Lipmann, l'horlogerie s'étendra pour devenir une entreprise familiale reconnue au niveau national. À son apogée au début des années 1950, le premier horloger de France emploie jusqu'à 1.300 personnes. Mais malgré les innovations, Lip a du mal à faire face à la concurrence grandissante et, dans les années 1960, l'usine périclite. La suite de l'histoire est assez connue : au début des années 1970, les salariés, qui découvrent qu'un plan de licenciement menace et que les salaires vont être gelés, occupent les lieux. Ils s'essaient à l'autogestion et se paient grâce à des "ventes sauvages" de montres, car la production continue.

--

[En 1973, 1.200 personnes travaillent dans les ateliers de l'entreprise horlogère. Un plan de licenciement visant près de 500 salariés va déclencher un mouvement inédit. Crédit : Mémoire vive, Besançon. Cliquez sur la photo pour l'agrandir]

Rachetée in extremis, l'usine ne survivra pas au nouveau capitalisme « où la finance » et « l'intérêt de l'argent sont au cœur de l'économie », explique Claude Neuschwander, le repreneur de l'entreprise en 1974, dans le documentaire réalisé en 2006 par Christian Rouaud, Les Lip, l'imagination au pouvoir. À Lip s'enchaînent alors dépôt de bilan, occupation, liquidation et rachat. Les employés font deux fois le choix de la Scop (société coopérative et participative) pour tenter de sauver leur entreprise, mais la manœuvre est plus difficile que prévu. La fabrication de montres évolue dans les années 1980 vers de la production mécanique générale.

En 2014, Florent Authier, fondateur de la société Alfatube, et ses deux associés Catia Viennet et Philippe Bouvresse font une offre de rachat au tribunal de commerce de Besançon pour reprendre la deuxième Scop, qui a déposé son bilan. En 2015, ils officialisent la création de la SAS Lip Industrie. Enfant du pays, qui se souvient même de quelques manifestations dans les rues pendant sa jeunesse, le responsable assure :

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«Dès le début, je savais que Lip n'était pas une entreprise comme les autres.»

L'équipe est réduite à dix personnes et la fabrication de montres est totalement abandonnée. La marque est toutefois rachetée en 1990 par Jean-Claude Sensemat, qui la cède à son associé quelques années plus tard. Des montres sont toujours estampillées Lip mais elles sont fabriquées... à Hongkong ! Une PME bisontine, SMB, rachète la licence en 2015 pour commercialiser les montres dont une partie de la fabrication est revenue à Besançon, pas très loin des vestiges de l'usine historique.

[Pascal Roy travaille à Lip depuis 1990. Ajusteur-rectifieur-monteur, ses tâches étaient auparavant effectuées par toute une équipe. Cliquez sur la photo pour l'agrandir]

Miser sur le savoir-faire

Dans l'atelier de 1.200 mètres carrés de l'actuelle Lip Industrie, les salariés s'activent à leurs postes. Aujourd'hui, l'entreprise s'est spécialisée dans la mécanique générale et de précision. Les employés fabriquent donc des pièces à la demande de clients dans les domaines du spatial, de la connectique, de l'aéronautique ou encore de l'armement. Pour cette nouvelle aventure, il a fallu allier tradition et innovation. Ainsi, il est courant de voir l'un des salariés simuler en 3D la fabrication d'une pièce avant d'envoyer aux machines le programme qu'elles doivent suivre. Et, de l'autre côté de la pièce, son collègue se charge de l'ajustage et du montage, poussant la manivelle d'une bécane récupérée dans l'usine Lip historique. « Lorsque nous avons racheté, il a fallu rénover et investir dans un outil de production plus moderne », explique Florent Authier. Pour certaines manipulations toutefois, le savoir-faire manuel reste de mise.

«Certaines pièces, il faut les sentir du bout des doigts. C'est presque de l'artisanat», explique Laurent Chappoy, responsable technique.

Le savoir-faire, c'est là-dessus qu'ont misé les repreneurs de Lip, qui en ont fait leur principal argument de vente. Dans cette usine, les employés ont tous un domaine d'expertise même s'ils restent polyvalents.

[Dans les ateliers de Lip Industrie, les salariés alternent modernité, avec notamment la technique 3D, et tradition, avec les machines de l'usine d'origine. Cliquez sur la photo pour l'agrandir]

La fabrication se faisant à l'unité, les tâches sont complexes et prennent parfois du temps : on est loin de l'image "tayloriste" du travail à la chaîne. Pas de Charlot à Lip. « Parfois ils rouspètent parce que les commandes des pièces sont compliquées, sourit Laurent Chappoy, mais c'est assurément ce qu'ils aiment faire. » D'ailleurs, c'est pour cette raison que Pascal Roy, ajusteur-rectifieur-monteur, travaille ici depuis 1990.

«J'ai connu cinq dépôts de bilan,raconte-t-il.Mais je suis resté parce que j'aime mon boulot.»

Des valises pleines de montres

Dès la première année suivant le rachat de l'entreprise, Lip Industrie était bénéficiaire, passant de 800.000 euros de chiffre d'affaires en 2015 à plus de 1 million d'euros en mars 2018. « On savait qu'il y avait du potentiel inexploité lors du lancement de la Scop », souligne Atika Rachidy, responsable administrative et système qualité, satisfaite du chemin parcouru depuis trois ans.

Pour l'avenir, l'entreprise rêve déjà de commandes à l'international. Multipliant les salons pour gagner en visibilité, investissant massivement dans la formation du personnel, elle cherche même à embaucher. Mais le niveau d'expertise demandé et la concurrence de proximité de la Suisse constituent des obstacles.

Dans l'atelier, les salariés tirent un bilan plutôt positif de cette nouvelle ère. Même si « ça n'a plus rien à voir avec le Lip de l'époque », s'accordent-ils tous à dire. Jadis, quand Besançon était la capitale française de l'horlogerie, l'usine faisait vivre bien des familles. Mais les salariés ont accepté sans problème ce changement d'époque. « Des anciens de Lip, il n'en reste plus beaucoup aujourd'hui », constate Laurent Chappoy, comme pour se justifier. Derrière la fraiseuse, Marc Olmeda rappelle que son père a connu les mouvements des années 1970. Il était de ceux qui dormaient dans l'atelier et qui se déplaçaient avec des valises de montres. « Il est nostalgique de ce qu'était l'usine en ce temps-là. Aujourd'hui, pour lui, de Lip, il ne reste plus que le nom. »

--

[En 1973, les salariés de Lip organisent des "ventes sauvages". Ils fabriquent les montres et les vendent pour se payer eux-mêmes ensuite. Cliquez sur la photo pour l'agrandir]

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Le détachement des salariés face à l'Histoire est presque déconcertant. Surtout lorsque l'on mesure l'intensité des événements survenus dans ces années-là, lorsque plus de 100.000 personnes défilaient dans les rues de Besançon, en 1973, au plus fort du mouvement de solidarité avec les Lip. Cet héritage serait-il devenu un fardeau ? Pas tout à fait, semble-t-il.

« Quand on a racheté l'entreprise, la question de changer de nom s'est posée », se souvient Florent Authier. Presque tous les salariés s'y sont opposés. Et Laurent Chappoy d'ajouter :

«Quand même, aujourd'hui encore, ça fait plaisir de dire "je viens de chez Lip". On est un peu des survivants.»

Audrey Fisne

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