Macron face au danger d'une majorité trop large

Par Jean-Christophe Chanut  |   |  1027  mots
"La république en marche" pourrait avoir jusqu'à 400 députés dans la prochaine Assemblée. Difficile dans un groupe aussi pléthorique et divers d'instituer une discipline de vote. Le mouvement, né il y a un an à peine, manque de cadres et va devoir rapidement se structurer. Un congrès est prévu en juillet. Benjamin Griveaux pourrait en devenir le président. (Crédits : Reuters/Robert Pratta)
Plusieurs instituts de sondage pronostiquent une victoire écrasante aux législatives des candidats "La République en marche". Mais le parti présidentiel va devoir vite se structurer - un congrès fondateur est prévu pour juillet - et, surtout, parvenir à instaurer une véritable discipline de vote au sein d'un groupe parlementaire composé de sensibilités très diverses.

« Trop de pouvoir tue le pouvoir », a déclaré ce 8 juin sur RTL le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, à propos du raz de marée attendu - selon les sondages - des candidats de La République en marche (LREM) aux élections législatives. Il faut reconnaître que le Jean-Christophe Cambadélis sait de quoi il parle, lui qui est à la tête d'un parti qui, en 2012, possédait absolument tous les leviers du pouvoir, au niveau local comme national : une majorité de communes, de départements, de régions, la majorité à l'Assemblée nationale et...au Sénat. Sans parler de l'Elysée occupé par François Hollande. 5 ans après... plus rien ou presque.

Alors, certes, LREM, va devoir éviter le « syndrome PS ». Cela commencera par la nécessité de bien gérer un groupe de députés qui s'annonce pléthorique, toujours selon les sondages. Ainsi, selon la dernière enquête BVA-Salesforce pour la presse régionale et Orange*, les candidats LREM-MoDem seraient crédités de 30% des intentions de vote au premier tour. Les candidats Les Républicains (LR)-UDI obtiendraient 20% des suffrages exprimés, devançant les candidats Front National (18%), ceux de la France Insoumise (12,5%) et du PS-PRG (8%) qui pourraient donc être massivement éliminés dès le premier tour... On est très loin de la vague rose de 2012.

Près de 400 députés pour la majorité présidentielle ?

Sur la base de ces résultats, BVA a réalisé une simulation en sièges. LREM obtiendrait à elle toute seule une majorité absolue à l'Assemblée nationale avec plus de 360 députés. Mais son allié le MoDem viendrait encore grossir les rangs, puisque le parti de François Bayrou pourrait obtenir plus de 15 députés. On pourrait donc se retrouver avec un groupe parlementaire d'au moins... 375 députés sur un total de 577. LR/ UDI s'imposerait comme première force d'opposition - si le parti LR résiste aux turbulences à venir - avec au moins 110 députés. Le Front National devrait être en mesure de constituer un groupe avec l'élection d'au moins 15 députés. En revanche, toujours selon BVA, ce scénario est moins certain pour les futurs élus de La France insoumise et du Parti communiste. Quant au PS (et ses alliés), BVA le juge « en grande difficulté » et pourrait même "dans les hypothèses les plus pessimistes, tout juste parvenir à constituer un groupe parlementaire". Ce serait alors une grande première... Même lors de la grande déconfiture de 1993, le PS était parvenu à « sauver » 57 députés...

Un congrès en juillet pour "La République en Marche"

Ce serait donc un triomphe absolu pour LREM. Reste qu'il va maintenant falloir gérer ce succès. Et là les choses vont se corser. Certes, « En Marche ! » - l'ancêtre de LREM - a eu un succès foudroyant, rassemblant plus de 300.000 membres en un an... Il faut dire que l'inscription est gratuite. « Mais le parti n'est pas structuré, c'est une auberge espagnole, fait de beaucoup de bonnes volontés des Marcheurs certes, mais l'encadrement manque », explique un cadre parisien du mouvement.

Le parti doit donc se mettre en ordre de... marche, transformer son esprit startup en véritable formation politique... et se trouver vite des dirigeants. C'est d'autant plus urgent que le noyau dur de la « macronie », les fidèles de la première heure, ont intégré l'Elysée ou les ministères. Il faut donc rebâtir.

Normalement, un congrès fondateur devrait se tenir en juillet et un président nommé pour succéder à Catherine Barbaroux qui assure actuellement l'intérim. C'est le nom du candidat aux législatives dans la cinquième circonscription de Paris, Benjamin Griveaux, qui est le plus souvent avancé pour prendre la tête du parti. C'est un proche d'Emmanuel Macron dont il fût le porte-parole durant la campagne. Mais, à LREM on ne veut faire aucune gaffe après « l'affaire Ferrand ». Ce même cadre parisien de LREM explique à La Tribune sous couvert de l'anonymat :

« Avec notre promesse de moralisation de la vie politique et le projet de loi Bayrou, on a plus droit à l'erreur. Il faut que tout le futur encadrement de LREM soit absolument nickel, qu'aucun d'entre eux n'ait commis des indélicatesses dans le passé. Or, on a un doute sur certains. Je ne parle pas d'affaires graves ou de véritables fraudes mais ils ont pu dans leur vie professionnelle se trouver en situation borderline ».

Prudence donc... surtout que des informations commencent à sortir dans la presse sur quelques candidats LREM aux législatives qui n'aurait pas un passé complètement blanc.

Instaurer la discipline au sein d'un groupe parlementaire pléthorique

A LREM, on a également conscience qu'il ne va pas être facile de « piloter » un groupe parlementaire de peut-être 400 membres. De fait, cette majorité présidentielle va être confrontée à différents problèmes. D'abord, avec la volonté de rajeunissement et de diversification socio-professionnelle, de nombreux députés n'auront aucune expérience parlementaire : travail en commission, rédaction de rapports, etc. Ensuite, avec la volonté affichée par Emmanuel Macron de « ratisser large » au nom du « et à droite et à gauche », il va être difficile d'instaurer une vraie discipline de vote, tant les sensibilités au sein du groupe vont être diverses. Certains députés risquent ainsi d'avoir des états d'âme au moment de voter la loi d'habilitation sur les ordonnances réformant le Code du travail où sur la prochaine loi de finances. Sans parler des déchirures que pourront provoquer les propositions du ministre de l'Ecologie Nicolas Hulot sur l'avenir du nucléaire ou le sort de Notre-Dame-des Landes...

En son temps, l'ancien premier ministre socialiste, Pierre Mauroy, avait théorisé sur le fait qu'il est beaucoup plus difficile pour l'Exécutif de s'appuyer sur une majorité large que sur une majorité étriquée où l'on serre davantage les rangs... C'est à ce problème que va être rapidement confronté le premier ministre actuel Edouard Philippe.

 *Enquête réalisé sur échantillon de 4.772 personnes du 2 au 5 juin.