L'Outre-mer, baptême du feu du prochain président

Par Fabien Piliu  |   |  1091  mots
Quelle sera la politique économique en faveur de l'outre-mer du prochain locataire de l'Elysée ? (Crédits : Reuters)
Si aucune sortie de crise n'est trouvée, la Guyane risque d'être la première urgence à gérer pour le prochain locataire de l'Elysée.

La trêve Pascale à peine achevée, la Guyane replonge dans la crise. Levés ce week-end, les barrages routiers ont refait leur apparition dès lundi, notamment à Cayenne, Sinnamary et Kourou.

Le département d'Outre-mer est bloqué depuis près d'un mois maintenant et le déclenchement le 25 mars d'un mouvement social inédit. A la manœuvre, le collectif "Pou la Gwiyann dékolé", un mouvement citoyen né de la colère des Guyanais, lassés de vivre dans un climat jugé comme peu sûr et écœurés par les difficultés économiques chroniques du département. Selon la préfecture, plus de 500 entreprises guyanaises ont d'ores et déjà réclamé des mesures de chômage partiel en raison de la chute d'activité liée au mouvement social.

La situation pourrait se prolonger. Dans l'urgence, le gouvernement a débloqué 1,1 milliard d'euros pour apaiser les tensions. Le collectif réclame un geste supplémentaire, estimé à 2,1 milliards d'euros. Pour l'instant, le collectif attend une réponse de la part du gouvernement.

La réponse du gouvernement se fait attendre

Dimanche, le collectif a adressé au gouvernement un protocole d'accord de sept pages. Intitulé "Projet d'Accord de Guyane", ce document acte le plan d'urgence de plus d'un milliard d'euros proposé par le gouvernement et propose de rouvrir le dialogue sur les 2 milliards d'euros supplémentaires que réclame le collectif qui en attendant la réponse de Matignon, a donc décidé de prolonger le mouvement. social

"Pour avoir une signature rapide, nous avons obligation de durcir le mouvement. Les barrages seront fermés dès ce soir 22H00 " (3H00 à Paris), a déclaré à l'AFP pour le collectif Valérie Vanoukia, représentante des très petites entreprises de Guyane, à l'issue d'une assemblée générale, invitant la population à se remobiliser.

"Sur les 2 milliards, nous pouvons discuter, ce ne sont qu'une pompe d'amorçage", a-t-elle ajouté, précisant que dans le texte initial du gouvernement, les questions sur la santé, l'éducation, le foncier et les communes de l'intérieur " n'ont pas eu de vraies réponses ".

Deux revendications sont non négociables. " Le gouvernement doit acter le fait que le peuple guyanais veut se prendre en main ", a indiqué Valérie Vanoukia. Il doit aussi garantir qu'aucun manifestant ayant participé au mouvement ne sera sanctionné judiciairement.

Une réponse rapide du gouvernement est-elle envisageable ? " Nous acceptons la reprise du dialogue que le président de la République nous a proposée. Pour avoir une réponse rapide, nous allons faire monter la pression ", a déclaré Valérie Vanoukia qui s'est déclarée " très confiante pour dire que le mouvement sera suspendu dans les deux ou trois jours à venir ".

Optimisme béat ? Alors que le premier tour de l'élection présidentielle est prévu samedi en Guyane, rien n'indique que l'Elysée et Matignon soient réellement prêts à calmer le jeu. La fin du quinquennat étant imminente, le gouvernement se contente de gérer les affaires courantes. "A moins que le conflit social ne se transforme en émeute, il y a peu de chances que le gouvernement intervienne en donnant des gages aux Guyanais en colère", avance une source proche du dossier.

Une urgence pour le prochain président

Pour Thibault Lanxade, le président du comité Outre-mer du Medef, qui appelle à la fin des blocages et souhaite la mise en place d'un véritable plan de développement à long terme des territoires d'outre-mer, l'enjeu est de taille.

"C'est le retour du droit régalien qui est en jeu. Ce bras de fer pose la question du rôle de l'Etat dans ces parties de France. La Guyane se pose actuellement des questions, mais ce n'est pas la seule, les mêmes causes provoquant bien souvent les mêmes effets", explique-t-il.

De fait, si elle n'est pas résolue dans le calme, si la fin de la crise ne constitue pas une sortie par le haut pour la Guyane, si des jalons sérieux et structurants ne sont pas posés, le risque est élevé que d'autres départements et territoires d'outre-mer se rappellent au bon souvenir de Paris et perturbent le début du prochain quinquennat. En Guadeloupe, en Martinique, à Saint-Pierre-et-Miquelon, certaines tensions, certaines revendications sont déjà observées.

Il faut rappeler que la situation économique et sociale est très dégradée. Faute de tissu économique digne de ce nom, la Guyane importe quasiment tout ce qu'elle consomme. En 2015, selon les Douanes, les importations (1,2 milliard d'euros) étaient huit fois plus importantes que les exportations (138 millions d'euros). En Guyane, le taux de chômage dépassait en 2016 22% de la population active, ce qui constitue le record français, talonnée par Mayotte et la Martinique. Certes, le nombre de moins de 25 ans inscrits à Pôle Emploi a reculé de 8,2% en 2015. Toutefois, leur taux de chômage a augmenté de 6,7 points, passant de 40% à 46,7%. Sans surprise, compte tenu de ce sous-développement économique, du caractère embryonnaire du secteur privé - 31% de la population active travaillait dans la fonction publique en Guyane en 2014, contre 18,7% en Métropole, les Guyanais sont frappés par la pauvreté. Selon l'Insee, 44% des Guyanais vivaient sous le seuil de pauvreté local en 2011, (500 euros par mois). A titre de comparaison, en Métropole, le taux de pauvreté fixé à 60% du revenu médian (800/900 euros par mois) concerne 13% à 14% de la population.

"Quel que soit le gouvernement qui sera là, ce qu'on demande, il va être obligé de nous le donner", a déclaré Mikael Mancée, le porte-parole du collectif " Pou la Gwiyann dékolé ".

Pour le prochain président, la Guyane, et plus globalement l'outre-mer, risque d'être un véritable baptême du feu. Il sera immédiatement jugé sur sa capacité à réformer, à développer ces économies qui sont historiquement les laissées pour compte de la politique économique métropolitaine.

La partie sera-t-elle facile ? Au cours des meetings, devant leur auditoire conquis et enflammé, chacun des candidats se présente comme étant le seul capable de réformer la France, rapidement et sans douleur, ou presque. Pour l'instant, leurs propositions sur l'outre-mer sont bien peu précises, consistant le plus souvent à plaquer des dispositifs fiscaux taillés pour la métropole. La Guyane ? Peu en parlent. Néanmoins, le prochain président pourra compter sur l'attachement des Guyanais à la France pour lancer ses réformes. Un attachement a priori indéfectible. Mais il ne faudrait pas que la situation dégénère.