Présidentielle : Whirlpool, Attali, abstention... ce que révèle l'entre-deux-tours

Par Jean-Christophe Chanut  |   |  1914  mots
Le "combat" à distance que se sont livrés à l’usine Whirlpool d'Amiens, qui va être délocalisée en Pologne, Emmanuel Macron et Marine Le Pen a constitué l'acmé de cette première semaine de l'entre-deux-tour. Lors de cette nouvelle bataille de la Somme, la candidate FN a voulu se poser en candidate du "peuple" face à celui de "l'élite". (Crédits : Pascal Rossignol / Reuters)
Cette première semaine d'entre-deux-tours de la campagne présidentielle est apparue comme un raccourci saisissant des fractures qui traversent la France... et ses partis politiques: "gaffe" de Jacques Attali qui attise la coupure entre "peuple et élite", atermoiements sur les appels à voter Macron, affirmations d'ambitions politiques, et, surtout, l'épisode Whirlpool.

Le climat se tend ! C'est ce sentiment qui prédomine alors que s'achève la première semaine de l'entre-deux tours. Mais comment pourrait-il en être autrement, tant l'antagonisme est fort entre les deux finalistes de l'élection présidentielle et tant cette campagne révèle encore davantage les lignes de fracture qui traversent la société française.

Marine Le Pen cogne comme un sourd, c'est sa seule chance - très faible- pour rafler la mise. « Nous sommes David contre Goliath », a-t-elle lancé dans un meeting à Nice. Incontestablement, Marine Le Pen a très bien débuté sa campagne de second tour, jouant à fond la carte « candidat du peuple » contre un Emmanuel Macron considéré comme le représentant « des élites ». La candidate FN a donc très astucieusement multiplié les déplacements - et les images- avec la « France qui se lève tôt »... comme dirait Nicolas Sarkozy. On l'a vu sur le marché de Rungis, puis lors d'une sortie en mer avec des marins-pêcheurs... Marine Le Pen a de fait tout intérêt à aller au choc frontal (et manichéen): l'Europe contre la nation française, la mondialisation contre le retour des frontières, le peuple contre l'élite, la France urbaine contre la France périphérique.

La "séquence" Whirlpool, un grand moment de communication politique

A cet égard, incontestablement, l'épisode Whirlpool (à Amiens, Somme) mercredi 26 avril a été un grand moment de communication très bien géré par l'équipe de la candidate. C'est même l'acmé de la première semaine de campagne de la candidate frontiste. Quand son concurrent était lui enfermé dans les locaux de la chambre de commerce avec une délégation syndicale de l'usine qui va se délocaliser en Pologne, l'ex présidente du FN « fonce » très opportunément discuter avec les piquets de grève. Opération réussie. Emmanuel Macron est alors apparu sur la défensive. Et quand il s'est rendu à son tour devant l'usine, l'accueil a été nettement moins chaleureux...

Pour autant, comme l'atteste une vidéo, le candidat d'En Marche! n'a pas manqué de panache, faisant face à l'hostilité. Refusant la démagogie, il a lancé : « Je ne suis pas en train de dire que je vais sauver vos emplois. Mais je serai là pour protéger vos intérêts dans ce plan social »... dénonçant au passage le « clientélisme » de Marine Le Pen. Résultat, Emmanuel Macron a considérablement limité les dégâts de cette « séquence » qui aurait pu être redoutable pour lui. Selon un sondage Odoxa pour France Info, la candidate FN est certes jugée par 49% des Français comme ayant été « plus sincère » dans cette nouvelle bataille de la Somme qu'Emmanuel Macron, alors qu'ils sont 45% à estimer le contraire.

Trop de "gaffes" et d'erreurs dans le camp Macron

Certes, mais il ne faudrait pas que le vainqueur du premier tour multiplie les « gaffes » ou les erreurs. Il faut aussi qu'il remette rapidement de l'ordre dans ses rangs. Dans la catégorie « gaffe », on peut ranger la petite fête au soir du premier tour donnée à la brasserie parisienne "La Rotonde". Bien, sûr, contrairement à ce qu'on dit de mauvaises langues, cela n'avait strictement rien à voir avec la fameuse soirée du" Fouquet's", organisée par Nicolas Sarkozy le soir de sa victoire du second tour de 2007, où une bonne partie des « patrons » du CAC 40 étaient présents. A "La Rotonde", ce n'était pas le cas. Il n'empêche, le « moment de détente » d'Emmanuel Macron aurait pu être moins ostentatoire... quand un pays compte six millions de chômeurs et où le taux de pauvreté atteint 13%. Et c'est un peu donner l'impression d'avoir déjà vendu la peau de l'ours...

Plus graves sont les déclarations de Jacques Attali, ce très proche d'Emmanuel Macron, estimant que le sort des salariés de Whirlpool n'est « qu'une anecdote ». Certes, le porte-parole d'Emmanuel Macron, Benjamin Grivaux, a immédiatement recadré Jacques Attali. Mais tout de même... tenir de tels propos, alors que, justement, Marine Le Pen tente de focaliser la campagne sur le combat entre le peuple et l'élite, c'est plus que maladroit... c'est une faute.

Et que dire de l'agitation autour du futur potentiel premier ministre d'Emmanuel Macron. Que le candidat avance des pistes, passe encore. C'est normal alors que se profilent les élections législatives et qu'il est à la recherche d'une majorité parlementaire. En revanche, quelle mouche a piqué Laurence Parisot, l'ancienne président du Medef, de se déclarer publiquement « prête » à exercer cette fonction ? A ce stade, c'est pour le moins prématuré. Et, là aussi, c'est une erreur. Certes, la vice-présidente de l'Ifop est connue pour son combat de longue date contre le Front National, elle a même co-signé il y a quelques années un livre sur le danger Marine Le Pen*. Sur ce terrain, elle n'a de leçon à recevoir de personne et, dans son milieu, a plutôt été en avance sur son temps. Pour autant, même si elle a quitté ses fonctions de présidente du Medef il y a quatre ans, il peut y avoir de quoi effaroucher un électorat populaire de voir un ancien représentant patronal de si haut rang accéder à Matignon... et le déclarer publiquement si tôt. Le signal envoyé est aussi désastreux que celui de Jacques Attali. Là aussi, l'entourage d'Emmanuel Macron a du recadrer très vite les choses.

Un débat de second tour à haut risque

Ces deux semaines sont donc très longues pour le candidat de En Marche ! Certes, les sondages lui restent favorables, ils oscillent tous autour des 60% des voix en sa faveur. Mais que se passerait-il en cas de coup dur la semaine prochaine : une crise internationale, la parution d'une « affaire » dérangeante, voire... un attentat? Avec son bagou, on peut imaginer avec quelle facilité Marine Le Pen parviendrait à surfer sur un tel évènement.

Emmanuel Macron a aussi intérêt à particulièrement préparer le débat TV du mercredi 3 mai. Marine Le Pen est redoutable dans ce genre d'exercice et elle ne va pas se gêner pour enfermer son concurrent dans son image de "banquier d'affaires pro-euroépen et libre-échangiste". Le candidat d'En Marche ! va devoir étayer ses arguments sur sa défense des actuels traités européens, son souhait de supprimer 120.000 fonctionnaires, son intention de relever de 1,7 point la CSG des retraités (sauf des plus modestes)... Il est évident que Marine Le Pen va le pilonner sur les aspects les plus libéraux de son programme.

Certes, encore, une fois, mathématiquement parlant la victoire ne devrait pas échapper à Emmanuel Macron. Reste maintenant à connaître son importance car gagner avec un « petit » 55% ce n'est pas la même chose qu'avec 60% à 70% des voix. En tout état de cause, on restera loin, très loin des 82% des voix de Jacques Chirac en 2002 face à Jean-Marie Le Pen. A l'époque, la constitution d'un « front républicain » anti-Le Pen répondait à un réflexe spontané. Ce n'est pas le cas cette année, où les esprits sont nettement plus exacerbés.

Une campagne sur fond de crise au PS et chez "Les Républicains"

Et ce notamment parce que les deux « champions » des partis traditionnels, Benoit Hamon pour le PS et François Fillon pour « Les Républicains », ont été sortis dès le premier tour, une première sous la Cinquième République. Résultat, dans les deux camps, on est déjà dans les guerres d'appareil, dans « le coup d'après » même si, dans un premier temps, les législatives imposent encore pour quelques semaines un semblant d'unité. Mais après cette échéance, dans les deux partis, cela va ressembler à un remake de « la nuit des longs couteaux ». Alors, si à droite, la fraction la plus « modérée », notamment les amis d'Alain Juppé mais aussi Xavier Bertrand, François Baroin et quelques autres, appelle sans réserve à voter Macron pour faire barrage au FN, il n'en est pas de même pour une droite plus musclée incarnée par Laurent Wauqiez ou Eric Ciotti qui se sont refusés à explicitement appeler à voter pour le candidat d'En Marche ! Sans parler du mouvement Sens Commun, émanation de la Manif pour Tous ! Ce clivage illustre les futurs très tendus débats internes.

Mais à gauche aussi le désarroi règne. Certes, quasiment tous les barons socialistes ont appelé à voter Emmanuel Macron, y compris Martine Aubry ce vendredi 28 avril. Mais, là aussi, le diable se cache dans le détail. Pour les amis de Benoit Hamon, il s'agit d'un soutien a minima pour faire barrage au Front National. Les partisans de François Hollande, réunis sous l'égide du ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll, ont décidé de s'engager davantage en signant une tribune publiée par le Journal « Le Monde ». Certes, dans ce texte, ils appellent à voter pour l'ancien banquier, mais ils veulent surtout préserver l'autonomie d'un futur nouveau parti socialiste qui ne doit pas se diluer dans une majorité présidentielle rangée derrière Emmanuel Macron.

Mais il y a aussi les partisans de Manuel Valls qui font entendre leur petite musique particulière. En réunissant ses partisans cette semaine, Manuel Valls a été très clair sur ses intentions : "nous devons participer à cette majorité présidentielle, et soyons plus clairs, à la majorité gouvernementale qu'il faudra construire", mais aussi "soutenir un gouvernement qui d'une manière ou d'une autre sera d'unité nationale ou d'entente républicaine. C'est un changement de culture". Là aussi, on voit bien que ça va tanguer chez les socialistes où il faudra bien trancher sur la ligne à tenir face à Emmanuel Macron.

Un entre-deux-tours révélateur des lignes de fracture

Reste les « Insoumis » de Jean-Luc Mélenchon. Beaucoup ont regretté que le leader du mouvement n'apporte pas dès le 23 avril un soutien franc à Emmanuel Macron, face au danger Le Pen. Mais difficile pour celui qui est arrivé quatrième (19,6% des voix, soit une progression de plus de sept points par rapport à 2012) de se prononcer pour l'ancien banquier. D'ailleurs, les deux candidats finalistes sont présentés au sein de « la France insoumise » comme « l'extrême droite » d'un côté et « l'extrême finance » de l'autre. Une consultation des militants sur l'attitude à adopter est en cours. Il convient pour eux de choisir entre le vote blanc, nul, l'abstention ou l'appel à voter Macron. Les résultats seront connus mardi 2 mai. En attendant, Marine Le Pen « drague » ouvertement l'électorat déçu de Jean-Luc Mélenchon...

Cette première semaine de l'entre-deux-tours, apparaît donc comme un raccourci de tous les débats qui vont agiter la France et les partis dans les semaines et les mois à venir. Ces cinq jours ont mis à jour les lignes de fracture qui partagent la société française, notamment sur la question de la mondialisation. Cette semaine a aussi laissé entrevoir le formidable séisme qui se prépare dans chacun des partis traditionnels. Bien entendu, également, on sent poindre les stratégies pour les élections législatives... C'est en cela que, quoi qu'il advienne, l'élection présidentielle 2017 ne ressemble à aucune des précédentes. Et dire qu'il reste encore une seconde semaine...

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(*) « Un piège bleu marine », de Laurence Parisot et Rose Lapresle (Calman-Lévy)