Conflit ouvert entre l'Italie et Bruxelles

Par Romaric Godin  |   |  1389  mots
Le président du conseil italien a des rapports tendus avec Bruxelles. (Crédits : Reuters)
Le gouvernement de Matteo Renzi s'est indigné que le seul Italien du cabinet de Jean-Claude Juncker ait été contraint à la démission et remplacé par un Britannique. Un épisode qui illustre les mauvaises relations actuelles entre Rome et la Commission.

En ce début d'année 2016, les relations entre l'Italie et l'Union européenne sont plus que jamais tendu. C'est un remaniement au sein du cabinet du président de la Commission, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui a encore une fois mis le feu aux poudres. Le seul Italien de ce cabinet, l'expert juridique Carlo Zadra, a en effet démissionné de son poste en raison, semble-t-il, de désaccords fréquents avec le chef de cabinet du président, Martin Selmayr, un Allemand réputé très conservateur. L'ennui, c'est que Carlo Zadra a été remplacé par un Britannique, Michael Shotter. Et que, partant, il n'y a plus d'Italien autour de l'ancien premier ministre grand-ducal.

"Inacceptable"

Une décision qui a été très mal perçue à Rome où, fait notable, le sous-secrétaire d'Etat aux affaires européennes, Sandro Gozi, s'est exprimé sur ces faits, jugeant l'absence d'un Italien au cabinet de Jean-Claude Juncker « inacceptable. » « Commencer l'année 2016 sans un Italien ne devrait certainement pas faciliter les rapports avec l'Italie », a-t-il affirmé. Et de poursuivre : « pour nous, il est essentiel qu'il y ait un membre italien dans le cabinet Juncker. » Sandro Gozi en aurait fait officiellement la demande à Martin Selmayr, mais rien n'oblige Jean-Claude Juncker à avoir un collaborateur du quatrième pays le plus peuplé de l'UE.

La bataille budgétaire contre Bruxelles

Cette démission, il est vrai, tombe mal alors que les relations entre l'Italie et l'UE ne sont pas vraiment au beau fixe. Au cours des mois d'octobre et de novembre, Matteo Renzi, le premier ministre italien, a mené un bras de fer avec la Commission sur le budget italien qu'il a voulu présenter comme un budget « de relance » alors que Bruxelles exigeait une correction plus nette de la trajectoire du déficit  public. Mieux même, au lendemain des attaques terroristes contre Paris le 13 novembre, le locataire du Palazzo Chigi a lancé un plan de « prévention » de 2 milliards d'euros qui incluaient des mesures « culturelles » : un véritable défi à Bruxelles et à sa logique qui consiste à limiter aux seules dépenses « sécuritaires » sa bienveillance face au terrorisme. Matteo Renzi est donc allé plus loin que François Hollande dans la prévalence du pacte de sécurité sur le pacte de stabilité.

L'attaque contre Angela Merkel de Matteo Renzi

Mais l'acmé de cette tension est arrivée lors du sommet européen des 18 et 19 décembre. A Bruxelles, Matteo Renzi s'est emporté contre les critiques de la Commission contre l'Italie dans la crise des réfugiés. Un dossier que suivait justement Carlo Zadra au cabinet de Jean-Claude Juncker. Le président du conseil italien a alors dirigé ses critiques contre Angela Merkel à la fois pour sa politique économique et sa politique migratoire. Dans une interview accordée le 22 décembre au Financial Times, il a accusé la ligne austéritaire menée par l'Allemagne de conduire au succès du populisme. Et d'accuser la chancelière de ne pas suffisamment prendre en compte l'intérêt général européen et celui de ses partenaires. « L'Europe doit être utile à ses 28 pays, pas à un seul », avait-il alors martelé. Derrière cette attaque contre Berlin, Bruxelles était également visée et, à Bruxelles, Jean-Claude Juncker et son chef de cabinet, le très merkélien Martin Selmayr. La riposte n'a donc pas tardé.

Le Parti Démocrate en nette baisse, talonné par les « 5 Etoiles »

La Commission joue cependant avec le feu en maltraitant l'Italie et en cherchant le rapport de force avec Rome. Matteo Renzi est, de plus en plus, dans une situation difficile sur le plan politique. Son parti, le Parti démocrate (PD) est en chute libre dans les sondages. Les 42 % des Européennes de mai 2014 ne semblent plus atteignables. Pire, les deux derniers sondages publiés ne lui donnent qu'une très légère avance sur le Mouvement 5 Etoiles (M5S), la formation eurosceptique de l'ancien comique Beppe Grillo. Selon l'institut IPR, le PD obtiendrait 30 % des voix, contre 29 % au M5S, du jamais vu pour ce parti. Selon l'institut Technè, l'avance des « Démocrates » serait de deux points (31 % contre 29 % aux « Grillistes. »). Mieux même, en termes de popularité, le jeune président du conseil est désormais dépassé par Luigi di Maio, 29 ans, la nouvelle vedette des « 5 Etoiles » : ce dernier dispose de 40 % d'avis favorables contre 39 % pour Matteo Renzi.

La très mauvaise image de l'Europe en Italie

 Le locataire du Palazzo Chigi tente donc de montrer les muscles contre Bruxelles et de se présenter comme le champion d'une « autre Europe », un peu comme au début de son mandat, en 2014. Si Bruxelles jette de l'huile sur le feu, ceci ne peut que l'inciter à aller encore plus loin dans son rôle de « défenseur des intérêts italiens face à la technocratie bruxelloise. »

Car l'euroscepticisme a le vent en poupe en Italie. Selon le dernier sondage Eurobaromètre de novembre, l'Italie est le deuxième pays de la zone euro, après Chypre, où le soutien à l'euro est le plus faible (55 % contre 67 % en France ou 70 % en Grèce). Les opposants à la monnaie unique sont estimés à 34 %, là encore le haut score de la zone euro, si on exclut Chypre où ils seraient 46 %. Pour comparaison : ils ne seraient que 28 % en France et 27 % en Grèce. Par ailleurs, c'est en Italie que le sentiment d'être « citoyen de l'UE » est le plus faible de toute l'Union (49 %), à l'exception de la Bulgarie.

L'affaire de la faillite de 4 banques, organisée à la hâte pour éviter les conséquences de l'union bancaire européenne, et qui a fait scandale en Italie après le suicide d'un retraité, n'a guère amélioré en décembre cette image. D'autant que les nouvelles règles de sauvetage des banques, qui impliquent désormais les déposants de plus de 100.000 euros, inquiètent les Italiens qui savent combien leurs banques sont fragiles.

Une majorité politique pour les eurosceptiques ?

Politiquement, ceci se traduit, comme on l'a vu par la montée du Mouvement 5 Etoiles, mais aussi de la Ligue du Nord qui, désormais, derrière son nouveau leader Matteo Salvini, a abandonné le discours séparatiste pour calquer son programme sur celui du FN français et qui gagne du terrain au centre et au sud de la péninsule. L'enquête IPR lui promet 14,5 % des voix, celle de Technè, 15,5 %. Des scores considérables pour un parti qui, entre 1992 et 2013, n'a dépassé qu'une fois et de peu les 10 % au niveau national. A cela s'ajoute le mouvement d'extrême-droite Fratelli d'Italia, qui, à 5 % des intentions de vote, est en pleine progression.

En tout, les eurosceptiques peuvent compter sur 48,5 % à 49,5 % des intentions de vote ! Or, la nouvelle loi électorale imposée par Matteo Renzi prévoit un ballotage si aucun parti n'a plus de 40 % des voix. Et, en cas de second tour, cette union eurosceptique pourrait se faire derrière le Mouvement 5 Etoiles qui tente, du reste, de plus en plus de gagner une image de parti de gouvernement. Dans ce cas, l'Italie pourrait, en 2018, avoir un gouvernement eurosceptique. Et peut-être même avant, car Matteo Renzi va soumettre ses réformes constitutionnelles à un référendum dangereux en octobre où il pourrait mettre son siège en jeu.

Stratégie suicidaire de Bruxelles

L'arrogance de Bruxelles et son envie d'en découdre avec Matteo Renzi est, de ce point de vue, assez suicidaire, car elle alimente ce mécontentement plutôt que de chercher à y répondre. Car l'Italie, troisième économie de la zone euro et pays endetté à hauteur de 130 % du PIB avec des banques plombées par des créances douteuses considérables et une croissance économique très faible, est une bombe à retardement pour la zone euro et l'UE.

Il est vrai que la Commission cherche avant tout à soigner son image auprès de Berlin, notamment depuis que le ministre fédéral allemand des finances, Wolfgang Schäuble, a, cet été, indiqué qu'il souhaitait lui ôter la surveillance budgétaire au profit d'un « ministre des Finances » de la zone euro en raison de son trop grand « laxisme. » La présence à la direction du cabinet de Martin Selmayr ne joue pas non plus en faveur de l'apaisement. Bref, tout semble en place pour que la confrontation entre Bruxelles et Rome se poursuive.