Quel avenir pour les monnaies locales ?

Par Estelle Nguyen  |   |  1418  mots
L'eusko, que l'on trouve au Pays basque, compte plus de 750.000 unités en circulation à fin décembre 2017, 3.000 adhérents particuliers et 700 professionnels ou associations, dont un tiers ont même ouvert des comptes numériques alimentés en euskos. (Crédits : Euskal Moneta)
Après l'engouement du début des années 2010, les monnaies alternatives comme l'eusko et la gonette peinent à sortir de la confidentialité. Plusieurs acteurs engagés dans cette démarche citoyenne et militante ont débattu des freins et difficultés rencontrés lors d'une rencontre au Palais Brongniart ce lundi.

L'abeille, l'eusko, la gonette... Depuis la crise de 2008, on a vu fleurir les monnaies locales complémentaires et citoyennes (MLCC) partout en France, avec la même volonté de favoriser le lien social, une monnaie locale étant réutilisée localement et servant à dynamiser l'économie de la zone. Plus de 50 monnaies locales sont déjà en circulation et de nombreux projets sont sur les rails. Les billets de « Pêche », lancés à Montreuil (Seine-Saint-Denis) en 2014 et dont environ 30.000 coupures sont en circulation, ont fait leur entrée dans la capitale en mai dernier, à l'initiative de l'association parisienne la MoPPa (« Une Monnaie Pour Paris »). L'objectif est de « la diffuser dans toute l'Ile-de-France », selon Sarah Tartarin, co-présidente de l'association, qui s'exprimait lors d'une table ronde à La Place, lieu d'échange entre acteurs établis et nouveaux de la finance au Palais Brongniart, ce lundi 3 septembre.

La plus grande réussite parmi les monnaies locales françaises reste cependant l'eusko, lancé en 2013 au Pays basque, qui compte plus de 750.000 unités en circulation enregistrées fin décembre 2017, 3.000 adhérents particuliers et 700 professionnels ou associations, dont un tiers ont ouvert des comptes numériques alimentés en euskos. Les autres monnaies locales complémentaires restent très confidentielles, peinant à atteindre 100.000 unités chacune.

« En France, on ne peut pas dire que les monnaies locales ont fait leurs preuves en termes d'impact en volume, mais on peut dire qu'il y a eu un vrai impact en ce qui concerne le lien social et la réappropriation. On sent qu'il y a maintenant un vrai enjeu, notamment concernant le développement durable », a affirmé Amandine Albizzati, directrice des relations institutionnelles de la coopérative de finance solidaire La Nef, également présente à cette table ronde.

Le gouvernement avait encouragé le mouvement. La loi n°2014-856 du 31 juillet 2014 relative à l'ESS (économique sociale et solidaire)  a, en effet, favorisé l'émergence des monnaies locales complémentaires en reconnaissant leur statut, tout en soumettant leurs émetteurs aux règles applicables aux établissements de paiement et établissements de monnaie électronique, ou aux établissements de crédit. Les émetteurs de monnaie locale sont ainsi supervisés. Quand on paye en monnaie locale, on ne peut vous rendre des euros, pour prévenir le blanchiment d'argent, selon la règle établie par l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR, adossée à la Banque de France). Une difficulté pratique qui peut s'avérer un frein à l'adoption.

« La loi de 2014 a permis d'ouvrir des portes. Ainsi, à Boulogne-sur-Mer, il est possible de payer ses titres de transport en commun en monnaie locale, l'eusko au Pays Basque a passé des conventions avec la mairie de Bayonne et la mairie d'Hendaye, notamment pour l'accès aux lieux de culture, les piscines ou les événements sportifs. Même chose à Chambéry avec l'Elef, ou à Nantes avec la SoNantes...», a expliqué à cette table ronde Jean-Vincent Jéhanno, co-président de La Gonette, monnaie locale citoyenne de Lyon.

« Il reste du chemin à faire »

Cependant, pour le co-président de La Gonette, il reste toute de même « du chemin à faire », citant en exemple la bataille entre la ville de Bayonne et la préfecture des Pyrénées-Atlantique qui a fait appel de la décision du tribunal administratif d'autoriser en première instance l'utilisation de l'eusko. Jean-Vincent Jehanno estime que le sujet demeure mal compris, y compris au gouvernement.

« [...] si ces monnaies peuvent être un moyen de renforcer les communautés locales, il convient de ne pas oublier qu'elles présentent aussi un certain nombre de risques de repli de l'activité sur le territoire ; de perte de confiance dans la monnaie centralisée ; de distorsion de concurrence ; de perte de pouvoir d'achat et de liberté de choix pour les consommateurs », avait déclaré la secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances Delphine Gény-Stephann, en réponse à une question parlementaire sur l'eusko en février 2018.

Des arguments balayés par les partisans de l'eusko qui jugent incohérent de parler de « pouvoir d'achat » ou de « risque de repli de l'activité sur le territoire », alors que 1 eusko équivaut à 1 euro et que les monnaies travaillent à la relocalisation de l'économie. Quant aux « distorsions de concurrence », les défenseurs des monnaies locales font valoir qu'elles servent à défendre le commerce de proximité face à la grande distribution. Le co-président de La Gonette a mis en avant d'autres qualités.

« La monnaie circule et on sait où elle va et qu'elle ne s'échappera pas dans les paradis fiscaux. En plus, elle ne dort pas, parce qu'il y a son équivalent en euro qui est placé sur un compte éthique. Cette double valeur va servir à appuyer d'autres projets. Quand on dépense une Pêche, par exemple, il y a un euro qui travaille à côté », a affirmé Jean-Vincent Jehanno.

Une démarche militante commune à toutes les monnaies locales qui peine toutefois à séduire au-delà d'un cercle d'initiés et de promoteurs des circuits courts.

Tiédeur des collectivités

Les monnaies locales souffrent encore d'un manque de visibilité. Celle de Strasbourg, baptisée le Stük, par exemple, se retrouve en difficulté après seulement trois ans d'existence. Selon le site Rue89 Strasbourg, l'association gestionnaire n'aurait plus de salarié pour développer le réseau des commerçants et artisans et les collectivités ne semblent pas vraiment pressées d'accepter les paiements en Stück. D'autres ont connu une courte existence, telles que la Sardine à Concarneau, mise en circulation fin 2012 et arrêtée en 2014, ou encore le Déodat, à Saint-Dié-des-Vosges, lancée en 2011 et utilisée pendant une année par une quarantaine de personnes.

« Nous avons le soutien de la Mairie de Paris, mais cela s'arrête là. Nous n'avons pas de soutien financier de la Ville, pas de subvention. Il doit y avoir d'autres sujets prioritaires. Il y a eu un vrai enthousiasme au départ pour la ville de Montreuil, mais cela n'a pas perduré », se désole Sarah Tartarin, concernant la Pêche qui doit encore faire ses preuves à Paris.

Selon Floriane Addad, co-fondatrice et présidente de la startup MyTroc, un site de prêt et d'échange de biens et services pour un mode de « consommation plus solidaire, écologique et économique», il faudra peut-être « se reposer sur une impulsion des citoyens », en les sensibilisant, pour que les monnaies locales perdurent ou que leur utilisation ne reste pas embryonnaire.

« Les monnaies locales sont des solutions de demain, mais il va falloir se battre », a-t-elle affirmé lors de la table ronde organisée à La Place, lundi 3 septembre.

Quid du passage au numérique ?

Une autre question revient fréquemment concernant les monnaies locales : celle du numérique. Est-il possible d'utiliser un support numérique tout en restant ancré sur un territoire ? Faut-il coupler les monnaies locales avec un support numérique ?

Quelques MLCC ont choisi d'opter pour la dématérialisation, qui passe souvent par la création de cartes de paiement et d'applications mobiles. Par exemple, l'eusko basque, qui était en circulation uniquement sous la forme de billets, est passé au numérique début 2017 avec la possibilité d'ouvrir des comptes en ligne et d'obtenir une carte de paiement. Mais il semblerait que le passage au numérique ne soit pas une priorité pour Sarah Tartarin, attachée à la monnaie locale papier, qui ne doit pas être totalement supprimée au détriment des supports numériques.

« L'idée est d'abord de créer du lien. En général, quand on pose un billet de monnaie locale sur un comptoir, les gens nous font un grand sourire, et cela arrive beaucoup moins avec les cartes de paiement [en monnaies locales]. Ce message qui passe lorsqu'on paye avec des unités de MLCC est très fort. Ce lien social qu'on arrive à créer avec les monnaies locales est unique », a mis en avant la co-présidente de l'association Une Monnaie pour Paris.

Selon Alexandre Mézard, co-fondateur et directeur général de la startup bordelaise POI, qui propose de s'appuyer sur la Blockchain pour développer l'usage des monnaies locales complémentaires, « pour que ce soit durable, il faut que ce soit digital ».

« Il y a une question fondamentale sur les monnaies locales, c'est l'interopérabilité. Aujourd'hui, lorsqu'une monnaie locale est papier, il est compliqué de passer d'une monnaie à l'autre lorsqu'on change de territoire. Le numérique permet d'enlever la barrière interopérabilité », a-t-il argumenté.