Politique des lanceurs spatiaux : les cinq bombes de la Cour des comptes

Par Michel Cabirol  |   |  1453  mots
"Il y a un risque important que le lanceur (Ariane 6, Ndlr) ne soit pas durablement compétitif face à SpaceX, qui continue de progresser", affirme la Cour des comptes dans son rapport annuel. (Crédits : ArianeGroup)
La Cour des comptes évoque dans son rapport annuel une série de problèmes qui plombe la filière européenne des lanceurs spatiaux. A commencer par Ariane 6, qui n'est qu'une "réponse transitoire" au défi du marché des lanceurs.

Enfin un rapport qui évoque les vrais problèmes de la filière spatiale. La Cour des comptes lance une énorme météorite dans le marigot spatial en traitant dans son rapport annuel la politique des lanceurs spatiaux. Il montre la filière sous son vrai profil. Ce rapport pourrait être une bénédiction pour la filière européenne s'il n'est pas rangé rapidement dans un des placards des ministères concernés (Armées, Recherche, Outre-Mer). Pourquoi ? Parce qu'il énumère simplement noir sur blanc ce que tout le monde dans la filière spatiale sait mais ne dit surtout pas par intérêt corporatiste ou par manque de courage.

1/ La bombe Ariane 6, un lanceur transitoire

Un petit tour et puis s'en va. "Il apparaît que le nouveau lanceur Ariane 6, dont le développement a été décidé par l'Agence spatiale européenne en 2014 pour faire face à la concurrence, ne constituera qu'une réponse transitoire à ce défi". Tout est dit dans cette phrase de la Cour des Comptes qui assassine les responsables de l'époque. En conséquence, le lanceur Ariane 6 doit, selon les magistrats de la rue Cambon, évoluer "rapidement pour rester compétitif et garantir un accès souverain à l'espace". Finalement, le ministre de l'Economie, Bruno Le Maire n'était pas si loin de la vérité quand il estimait en novembre 2017 qu'il était temps de revoir la stratégie européenne en matière de lanceur.

"Ce risque est d'autant plus grand que l'attentisme du marché commercial du lancement en orbite géostationnaire et l'évolution des taux de change placent Arianespace en position délicate sur ce marché, sans bénéficier pour autant d'une commande publique comparable à celle de SpaceX", explique la Cour des Comptes.

Dans ce contexte incertain, les pouvoirs publics français et européens vont devoir rapidement prendre des décisions pour faire évoluer Ariane 6, souligne-t-elle. Car, selon elle, "il y a un risque important que le lanceur ne soit pas durablement compétitif face à SpaceX, qui continue de progresser". ArianeGroup compte franchir une nouvelle étape avec Ariane 6 Evolution à partir de 2025. Résultat, les pouvoirs publics français et européens vont devoir financer simultanément le développement d'Ariane 6, ses évolutions technologiques, dont celle du réutilisable (le moteur à bas coût Prometheus et les démonstrateurs d'étage récupérable Callisto et Themis). Ces évolutions seront "indispensables pour maintenir la compétitivité" du lanceur européen face à la concurrence américaine. Sans compter qu'ils devront également investir dans les développements des systèmes orbitaux et des technologies aval, qui permettront à l'Europe de prendre toute sa place dans la révolution du New Space.

2/ La bombe du soutien à exploitation d'Ariane 6

Pressentant le défi que représentait SpaceX, les pouvoirs publics français ont soutenu en décembre 2014 le projet d'Ariane 6 et d'une nouvelle gouvernance du spatial proposé par les industriels Airbus et Safran. Ce projet, juraient alors les industriels, devait assurer la compétitivité du lanceur européen sur le marché commercial et mettre un terme aux dispositifs de soutiens financiers publics à l'exploitation : subventions d'équilibre à l'exploitation d'Ariane 5 versées à Arianespace et financées par l'Agence spatiale européenne, recapitalisations d'Arianespace en 2004 et en 2010 souscrites par le CNES.

C'est raté pour ne pas dire plus. Ce postulat, qui avait servi aux industriels pour prendre le pouvoir dans la filière des lanceurs au détriment du CNES, ne semble curieusement plus valide aujourd'hui : les industriels demandent toujours autant d'argent pour le soutien à l'exploitation. Le secteur privé se colle finalement à ce que faisait le secteur public. "Si de nouveaux fonds publics devaient être engagés en soutien à la filière des lanceurs", la Cour des comptes préconise de "donner la priorité à l'innovation technologique plutôt qu'au soutien à l'exploitation". Dans sa réponse à la Cour des comptes, la ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, Frédérique Vidal, s'est déclarée d'ailleurs "favorable" à cette recommandation de la Cour des comptes. Par ailleurs, un rapport du Sénat estimait récemment que "le risque d'exploitation d'Ariane 6 doit peser sur les industriels".

3/ La bombe du juste retour géographique

Éternel dilemme... Le juste retour géographique - un boulet pour une industrie mature - permet à la fois le financement des programmes spatiaux non obligatoires en faisant bénéficier de retombées industrielles les pays qui les financent, à hauteur de leurs investissements. Pour la Cour des comptes, "s'il est légitime que les États contribuant au développement des lanceurs aient un juste retour géographique de leur investissement, ces règles de retour devraient être à tout le moins assouplies". Les magistrats de la Cour des comptes plaident pour que ces règles soient "gérées de façon pluriannuelle et globale au niveau de l'ensemble des programmes spatiaux européens". Pour autant, un assouplissement des règles de retour industriel pour Ariane 6 est déjà trop tard, en raison de l'avancement du programme. Dommage, au moment où toute la filière serre les boulons, le juste retour coûte lui toujours aussi cher et pèse donc sur les coûts de la filière.

La ministre des Armées, Florence Parly, va, elle, plus loin, beaucoup plus loin. "Il est sans doute nécessaire d'aller au-delà d'un assouplissement, voire de remettre en cause le principe même de retour géographique, dans la mesure où il induit de fortes désoptimisations industrielles, résultant de l'addition de couches de management de contrats, d'une part, et de la duplication de compétences en Europe, d'autre part", estime-t-elle dans sa réponse à la Cour des comptes. Et de citer un exemple tellement éloquent : "Lorsqu'un pays, tel que la France, a déjà atteint son quota, ses compétences ne peuvent plus être mises à profit et les financements de l'ESA sont alors affectés au redéveloppement de compétences dans un autre pays, dans une logique qui peut alors apparaître sous-optimale, a fortiori dans un secteur fortement concurrentiel".

De leurs côtés, les PDG d'ArianeGroup et Arianespace, respectivement Alain Charmeau et Stéphane Israël, préconisent eux aussi dans leur réponse à la Cour des comptes de "desserrer autant que possible les contraintes du retour géographique qui engendrent des surcoûts de production, venant s'ajouter à l'exposition au risque de change (les coûts de production d'Ariane 6 sont facturés en euros et les recettes commerciales sur le marché mondial sont en dollars)".

4/ La bombe Vega qui concurrence Ariane 6

La Cour des comptes observe que "la concurrence intra-européenne entre le bas du spectre d'Ariane 6 et le haut du spectre de Vega C devrait être limitée autant que possible". Donc il y a bel et bien une concurrence entre Vega C et Ariane 6. Comment l'Europe spatiale a-t-elle pu se fourvoyer à ce point ? Les évolutions conduisant à augmenter la puissance de Vega pourraient conduire ce lanceur à concurrencer Ariane 6 sur certains segments du marché commercial, estime la Cour des Comptes.

5/ La bombe de la filière lanceur, aspirateur des crédits du spatial

Au cours des années récentes, l'engagement financier de la France s'est traduit par la souscription de la moitié des 4 milliards d'euros décidée pour le développement d'Ariane 6, lors de la réunion ministérielle de l'ESA au Luxembourg en 2014 . La France a ensuite souscrit 58 % du financement des 431 millions d'euros décidé lors de la réunion ministérielle de Lucerne en 2016 et 69 % de celui des 376 millions d'euros acté par le conseil d'administration de l'Agence en juin 2018. Par ailleurs, la Cour estime que "de conséquents nouveaux budgets de développement seront nécessaires pour permettre aux lanceurs européens d'accéder" à la technologie du réutilisable.

Cet effort, au profit de la politique spatiale européenne en matière de lanceurs, "s'effectue au détriment des autres activités spatiales", affirment les magistrats de la Cour des comptes. Résultat, l'effort consenti pour les lanceurs risque donc d'avoir "un effet d'éviction sur les moyens consacrés à d'autres domaines, notamment les systèmes orbitaux et les nouvelles applications du spatial, pourtant essentiels dans le cadre du développement du New Space", estime-t-elle. Le PDG de Thales, Patrice Caine avait déjà soulevé ce problème lors d'une rencontre avec l'association des journalistes professionnels de l'aéronautique et de l'espace en mai 2018. Alain Charmeau avait affirmé dans une interview à La Tribune en juin 2018 qu'il était "inexact de dire qu'Ariane 6 assèche les crédits spatiaux en France".

Et le CNES? Le président du Centre national d'études spatiales n'a fait curieusement aucune observation à la suite du rapport de la Cour des comptes.