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"L'Europe doit concrétiser des commandes pour Ariane 6" (Alain Charmeau, PDG d'ArianeGroup)

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol

Publié le 14 juin 2018 à 15:05 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:51

Alain Charmeau, PDG d'Ariane Group

Alain Charmeau, PDG d'Ariane Group

Reuters

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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L'Agence spatiale européenne a donné son feu vert pour la poursuite du programme Ariane 6. S'il se félicite de cette décision, le Pdg d'ArianeGroup Alain Charmeau, qui sera présent le 21 juin au Paris Air Forum, demande à l'Europe (ESA et Union européenne, notamment) de concrétiser le plus rapidement des commandes institutionnelle pour Ariane 6 en 2021 et 2022. Il ne reste que deux ans et demi... Soit le délai pour fabriquer un lanceur.

LA TRIBUNE - Vous avez obtenu le feu vert de l'Agence spatiale européenne pour lancer la production d'Ariane 6. Le futur lanceur est-il prêt à décoller maintenant ?

ALAIN CHARMEAU - L'ESA a effectivement décidé la poursuite du développement d'Ariane 6 et le démarrage de la phase de transition entre Ariane 5 et Ariane 6, qui va couvrir 2021 et 2022. Une période pendant laquelle nous produirons et commercialiserons Ariane 6 et Ariane 5. Je remercie l'agence et les États pour cette décision structurante. Il était également nécessaire que cette décision s'accompagne de commandes institutionnelles couvrant cette période. Nous sommes prêts : la fabrication d'un lanceur dure un peu moins de trois ans. Nous espérons maintenant ces commandes en juillet ou en septembre pour lancer la production d'un batch d'Ariane 6 à livrer et tirer en 2021 et 2022. Plus vite nous obtenons ces commandes institutionnelles, plus nous aurons des certitudes sur la production d'Ariane 6. Enfin, nous prévoyons toujours le premier tir d'Ariane 6 en 2020.

Sur quelles commandes pouvez-vous vous appuyer aujourd'hui ?

Arianespace a déjà engrangé une commande de deux lanceurs Ariane 62 pour le compte de la Commission européenne (Galileo). Il existe des discussions très poussées pour d'autres commandes de la Commission, de l'ESA et d'agences nationales. Ces commandes sont un enjeu prioritaire pour ArianeGroup. Avec sept lancements institutionnels à réaliser en 2021 et 2022, nous aurions des certitudes pour le démarrage de la production d'Ariane 6. En parallèle, Arianespace fait le job pour capter des commandes commerciales.

L'ESA avait comptabilisé 25 lancements institutionnels sur la période 2020-2023...

Oui, les missions sont là, les programmes sont lancés et les budgets décidés. Il y a également des lancements pour Vega C et des programmes qui peuvent glisser un petit peu sur le calendrier. En outre, il y a encore certaines missions sur Soyuz, qui sont prévues sur la même période. Enfin, Arianespace a signé un contrat cadre avec l'ESA sur la façon dont les commandes de lancements de l'ESA seront notifiées pour Ariane 6 et pour Vega C.

Il existe une grande probabilité que vous ayez ces commandes, non ?

Peut-être, mais il faut concrétiser. ArianeGroup, en tant que maître d'œuvre d'Ariane 6, fait travailler la filière industrielle spatiale, il nous faut évidemment financer nos partenaires européens. C'est du concret. J'aimerais qu'on passe enfin cette étape-là pour pouvoir préparer d'ores et déjà très sérieusement 2019 où il y aura à la fois des décisions de la Commission européenne sur le nouveau cycle budgétaire et la conférence ministérielle de l'ESA en fin d'année. Il faut que les pays européens arrivent à se mettre d'accord sur la feuille de route portant sur les évolutions futures d'Ariane 6 et de Vega C aussi bien en termes techniques que de gouvernance dans le sens général (organisation industrielle, organisation étatique).

"Il est inexact de dire qu'Ariane 6 assèche les crédits en France"

Les constructeurs de satellites estiment que la filière lanceur cannibalise les budgets de la branche spatiale en France. Ce débat est-il légitime ?

Le coût de développement du lanceur Ariane 6, propulseur P120 compris, s'élève pour la France à un petit peu plus que 1,5 milliard sur sept ans (2015-2021), y compris la mise en place des moyens industriels d'ici à 2021. Soit environ 200 millions par an. Le budget annuel du CNES est d'environ 2 milliards d'euros par an. Le CNES finance aussi la base du CSG, qui sert également aux satellites, ainsi que le maintien du pas de tir d'Ariane 5. Il est donc inexact de dire qu'Ariane 6 assèche les crédits en France et je suis le premier à dire qu'il faut effectivement les deux. Des satellites européens sans lanceur européen, cela ne peut pas durer très longtemps. De la même façon, je suis ravi de lancer des satellites français, allemands, italiens, etc.

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Le marché des satellites télécoms reste très compliqué. À deux ans du premier lancement d'Ariane 6, avez-vous de réelles pistes pour une première commande commerciale ?

Votre question montre l'importance des commandes institutionnelles. Le marché commercial va se contracter pendant deux ans encore mais il va repartir après.

En êtes-vous sûr car on entend depuis plusieurs mois que le marché va repartir et il ne se passe pas grand-chose ?

Le marché va repartir naturellement. Comme les coûts baissent, on imagine bien que le marché va repartir. Par ailleurs, il y a eu un certain nombre de retards dans les lancements qui ne sont pas de notre fait et qui sont en cours d'être absorbés. Nous avons également des signaux extrêmement positifs sur la pertinence d'Ariane 6 pour répondre à tous types de clients. Nous pouvons lancer aussi bien des commandes institutionnelles comme Galileo (lancement double), que des satellites de type Eumetsat, ou encore des missions particulières comme JUICE (Ariane 64). Le couple Ariane 62 et Ariane 64, complété par Vega C, nous permet vraiment de présenter des propositions très intéressantes, y compris pour les constellations. Oui, Arianespace a effectivement des discussions avancées avec des clients commerciaux. C'est très rassurant mais la bagarre reste féroce en raison de la réduction du nombre de satellites à lancer du nombre de concurrents en augmentation.

Comment est perçu Ariane 6 par le marché commercial ?

Nous avons des retours positifs du marché commercial. Le lanceur Ariane 6 est polyvalent et évolutif, il répond vraiment aux attentes en matière de performances grâce à la complémentarité entre Ariane 62 et Ariane 64 et à un étage supérieur modernisé. Il a été adapté à l'issue de discussions que nous avons eues avec les clients. Il répond à beaucoup de besoins. Nous n'avons plus de questions des clients sur les performances d'Ariane 62 et Ariane 64. C'est vraiment très, très rassurant. Nous sommes beaucoup plus proches des clients grâce au rapprochement entre Arianespace et ArianeGroup et cela se voit sur la configuration de nos produits.

À quel horizon pensez-vous pouvoir annoncer des commandes commerciales ?

Il fallait bien sûr attendre le feu vert de l'ESA pour lancer la production. Et puis nous attendons également les commandes institutionnelles parce que le prix est lié à la cadence de production. Si je n'ai pas les commandes institutionnelles attendues, ce n'est pas tout à fait le même business case. Tout ceci peut se dénouer dans les semaines ou les mois qui vont suivre.

Arrivez-vous à vendre encore Ariane 5 ?

Dans la rareté des commandes traditionnelles, Arianespace vient de remporter une commande japonaise. Ce n'est pas si mal que cela. Nous avons déjà engrangé quelques commandes pour Ariane 5 pour des lancements prévus en 2021 et 2022. Il faut qu'on complète mais nous sommes qu'en 2018. Nous ne sommes pas dans une situation anormale sur Ariane 5 mais il est vrai que lors de sa conception, les constellations n'existaient pas encore.

Quelles seront les évolutions d'Ariane 6 proposées par ArianeGroup à la conférence ministérielle de l'ESA prévue fin 2019 ? Les programmes Callisto, Themis, Prometheus ?

C'est exactement cela. Nous avons un autre programme dont le centre de gravité est en Allemagne. C'est la modernisation de l'étage supérieur d'Ariane 6 qui se fait à Brême et le réservoir avec MT-Aerospace à Augsbourg. Le financement de ce programme proviendra des crédits que l'Allemagne avait prévu de mettre sur la deuxième ligne de structures de boosters. La modernisation de l'étage supérieur d'Ariane 6 va nous permettre de l'alléger, et donc de gagner, à coûts identiques ou réduits, en performance et in fine d'augmenter la capacité d'emport d'Ariane 62 et d'Ariane 64. Ce sont des travaux qui nous permettent de continuer d'améliorer les briques de bases d'Ariane 6 comme la propulsion avec Prometheus, de développer les technologies de récupération avec Callisto et Themis et enfin de travailler sur des technologies qui nous permettrait d'alléger l'étage supérieur. Tout ceci nous permet de travailler sur plusieurs briques en parallèle et puis de présenter en 2019 à conférence la ministérielle de l'ESA tous les nouvelles technologiques pour pouvoir démarrer un programme d'évolution d'Ariane 6.

Avez-vous une estimation des coûts de développement de toutes ces évolutions d'Ariane 6 ?

Nous ne sommes pas encore en mesure d'avancer des chiffres. Nous sommes encore dans des TRL bas (niveau de R&T). Sur Prometheus, nous avançons très vite, en revanche sur l'étage supérieur, nous démarrons tout juste. Nous serons capables de répondre à cette question à la conférence ministérielle de l'ESA dans un peu plus d'un an. L'objectif sera de s'engager sur des délais, des performances et des coûts au moment de cette conférence ministérielle.

Étudiez-vous un petit lanceur pour les micro-satellites de 200/250 kg ?

S'agissant des micro-lanceurs, il y a beaucoup de communication, beaucoup d'intérêt, mais aussi beaucoup de projets qui s'arrêtent. Nous, nous développons avec l'ESA de nouveaux dispenseurs pour le lancement de microsatellites sur Ariane 62. L'idée est de lancer vers des orbites basses des microsatellites lorsque la charge utile d'un client principal ne remplit pas complètement le lanceur. Le coût de développement de ces dispenseurs est très intéressant par rapport au développement d'un micro-lanceur, de l'ordre de la dizaine de millions. Pour toutes ces raisons, je crois à ce business case, qui existe déjà sur d'autres lanceurs. Cela permet déjà d'avoir une réponse par rapport au marché des micro-lanceurs, dont les progressions annoncées ne sont pas forcément confirmées pour le moment. Ce programme nous permet de voir comment le marché va vraiment évoluer.

Comment se passe l'Intégration des équipes au sein d'ArianeGroup ?

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Très bien. Je ne dis pas que c'est facile car il existait des cultures différentes. Nous avançons pour réussir une intégration des équipes venues d'horizons différents dans le cadre du programme Ambition démarré dès 2015. Nous avons réalisé des investissements très, très lourds pour arriver à harmoniser le processus de fonctionnement de la société. Mais l'acceptabilité par les équipes et par les partenaires sociaux est plutôt bonne. Nous allons continuer de faire bouger les lignes au sein d'ArianeGroup même si les changements de culture bousculent les habitudes de certains. Et nous allons continuer d'investir sur des nouvelles méthodes de travail, à la fois en développement et en production, à commencer par le digital. L'idée est d'être plus proche des modes de fonctionnement d'une startup et d'une industrie modernisée.

Michel Cabirol

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