Climat : BlackRock tire la sonnette d’alarme

Par Dominique Pialot  |   |  927  mots
Que BlackRock, qui, à lui seul, détient 4.737 milliards de dollars d'actifs sous gestion, joigne sa voix à celle de ces pionniers de l'investissement responsable montre à quel point le sujet devient « mainstream ». (Crédits : STEPHANE MAHE)
Premier gestionnaire d’actifs au monde, le fonds américain alerte les investisseurs: ils doivent désormais prendre en compte l’exposition au risque climatique dans la composition de leurs portefeuilles. Et peu importe qu’ils en soient ou non personnellement convaincus.

Sur le fond, l'analyse du BlackRock Investment Institute (BII) ne diffère guère de celles développées depuis plusieurs années par certains investisseurs institutionnels tels que les membres du PRI (Principles for Responsible Investment), de l'IIGCC (Institutional Investors Group on Climate Change) ou du CDP (Climate Disclosure Project). Pour mémoire, quelque 130 investisseurs représentant 13.000 milliards d'actifs sous gestion avaient d'ailleurs adressé une lettre ouverte aux membres du G20 en amont du sommet des 3 et 4 septembre dernier à Hangzhou, afin de les pousser à ratifier au plus vite l'Accord de Paris.

Mobiliser 90.000 milliards de dollars d'ici à 2030

Mais qu'un fonds "classique" de la taille de BlackRock, qui, à lui seul, détient 4.737 milliards de dollars d'actifs sous gestion, joigne sa voix à celle de ces pionniers de l'investissement responsable montre à quel point le sujet devient « mainstream ». Heureusement pour les défenseurs du climat. Le think tank New Climate Economy  estime en effet à quelque 90.000 milliards de dollars d'ici à 2030 le coût de la transition énergétique. Pour y faire face, les seuls investisseurs institutionnels n'y suffiront pas. D'où l'initiative prise par BlackRock pour faire prendre conscience aux fonds, et plus encore à leurs clients, de la réalité et de l'ampleur des risques (et des opportunités) liés au climat.

"Dans la foulée de la ratification par la Chine et les Etats-Unis de l'Accord de Paris, alors que le climat est le sujet qui a fait le plus consensus lors du dernier G20, il nous a semblé que c'était le bon moment pour publier notre rapport", précise Isabelle Mateos y Lago, directrice générale au BlackRock Investment Institute.

"Aujourd'hui, les risques (réglementaires, technologiques, climatiques et sociaux) liés au changement climatique sont tels qu'aucun gestionnaire d'actif ne peut les ignorer, quelles que soient ses convictions personnelles sur le sujet", ajoute-t-elle.

Prendre aussi en compte le risque de disruption

Dans sa publication, BlackRock rappelle le risque « physique » lié aux manifestations physiques les plus violentes (inondations, ouragans, incendies, etc.) ou les plus profondes (évolution des températures) du changement climatique. Le rapport Stern paru en 2006 en estimait le coût annuel entre 5% et 20% du PIB mondial. Le fonds souligne également l'inflation et le durcissement de régulations environnementales, et singulièrement climatiques, qui accroissent les coûts de mise en conformité mais multiplient également les risques d'amendes ou de procès, comme l'a récemment montré l'affaire Volkswagen.

Le risque « technologique », lié aux disruptions dans certains secteurs plus particulièrement concernés (notamment l'énergie ou le transport), menace également les modèles économiques traditionnels et les entreprises qui ne feraient pas preuve de l'agilité nécessaire pour évoluer.

Aux détenteurs d'actifs de faire pression sur les fonds

Face à ces risques, dont la plupart représentent en miroir des opportunités pour les entreprises qui sauraient bien négocier la transition, que peuvent faire les gestionnaires de portefeuilles? Les entreprises sont soumises à une exigence de transparence quant à leur risque climatique, notamment en France dans le cadre de la loi sur la transition énergétique. Pour autant, "tant qu'elles ont le choix, certaines entreprises auront toujours tendance à en dévoiler le moins possible", rappelle Isabelle Mateos y Lago. De leur côté, les gestionnaires de portefeuille disposent d'outils de plus en plus sophistiqués permettant de mesurer une exposition au risque climatique. Mais,

"l'objectif principal de cette publication est aussi de 'sensibiliser' les détenteurs d'actifs, nos clients et ceux qui ne le sont pas encore, pour qu'ils demandent des comptes à leurs gestionnaires d'actifs, détaille Isabelle Mateos y Lago. Ce n'est pas facile de modifier sa façon de faire et de communiquer lorsqu'il n'y a pas de demande en face", reconnaît-elle.

Préserver la stabilité des marchés

Malgré l'urgence climatique, BlackRock ne préconise pas un réajustement trop brutal des portefeuilles :

"Le calendrier de travail pour la mise en œuvre de l'accord de Paris porte sur les 10 à 15 prochaines années, ce qui est compatible avec une évolution progressive des portefeuilles et donc de la réallocation des fonds, rappelle Isabelle Mateos y Lago. Cette progressivité est préférable pour préserver la stabilité des marchés", ajoute-t-elle.

C'est pourquoi, plutôt que le désinvestissement, BlackRock appelle à un "mode d'engagement constructif auprès des entreprises". Une méthode d'autant plus adaptée que les entreprises qui pourraient se voir désinvesties en priorité, telles que les grands énergéticiens conventionnels, sont également celles qui pourraient peser le plus dans la transition, par exemple en basculant massivement vers les énergies renouvelables.

Par ailleurs, le BII plaide  pour une tarification du carbone, le meilleur outil, du point de vue des experts, pour inciter les entreprises à la transition, et pour des politiques favorisant un développement plus rapide des green bonds.

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Pas de scénario sans transition énergétique... ou sans risque

En outre, le BII estime que ces ajustements peuvent parfaitement se faire sans risque financier et qu'il est aujourd'hui tout à fait possible d'optimiser un portefeuille pour en réduire l'exposition au risque climatique avec une faible déviation par rapport aux index classiques.

"C'est un peu comme une prise d'assurance presque gratuite", conclut Isabelle Mateos y Lago.

Reconnaissant que "la vitesse de la transition énergétique  va dépendre notamment de la rapidité de réallocation des ressources vers une économie décarbonée", elle insiste :

"Il n'existe pas de scénario sans risque ni transition. On ignore simplement sous quelle forme et à quel moment précis elle se fera."