Législatives  : « hold-up » ou leçon de démocratie ?

Par Robert Jules  |   |  923  mots
(Crédits : Reuters)
Au lendemain d'un premier tour des législatives dominé par LREM, certains craignent un « hold-up institutionnel » d'Emmanuel Macron sur la vie politique française. Mais c'est confondre l'effet et la cause. Le bouleversement en cours est d'abord l'expression démocratique du rejet de la politique suivie ces vingt dernières années.

« Hold-up démocratique », « hold-up institutionnel », un électorat « à vomir », selon le mot d'un candidat LR dépité d'avoir été éliminé ! Ces commentaires prononcés à l'issue du premier tour des élections législatives, qui a placé largement en tête les candidats qui se présentaient sous les couleurs de La République en marche (LREM), laissent à penser que l'on assiste à un coup de force bonapartiste d'Emmanuel Macron.

En réalité, il n'en est rien, et c'est confondre la cause et l'effet. La recomposition en marche du paysage politique français résulte d'abord d'un processus démocratique.

Beaucoup promis, beaucoup déçu

Car si nous en sommes arrivés là, c'est d'abord à cause de la politique menée par les partis traditionnels - Parti socialiste et Les Républicains (ex-UMP) et leurs alliés - qui se sont succédé au pouvoir ces 20 dernières années. Ils ont beaucoup promis, notamment sur l'emploi pour faire baisser le chômage. Ayant beaucoup déçu, ils ont progressivement perdu leur électorat au fil des consultations électorales jusqu'à ce qu'apparaisse une nouvelle offre.

En effet, Emmanuel Macron n'a pas fait un coup d'Etat ou une OPA, il a répondu à une demande politique - volonté de réformes, acceptation du cadre de la mondialisation, ancrage européen... - d'un large électorat qui n'est toutefois pas majoritaire. D'ailleurs, il n'était pas le seul. Marine Le Pen mais surtout Jean-Luc Mélenchon ont eux-aussi répondu à l'attente d'une partie des électeurs comme l'illustrent leurs bons scores à la présidentielle. Il y a en effet en France une part importante de citoyens qui refusent l'Union européenne telle qu'elle se construit, considèrent que le cadre national est plus à même de résoudre les problèmes du pays, en le protégeant d'une mondialisation sous influence néo-libérale.

L'oubli de ce qu'est un parti politique

Mais la désaffection pour les partis traditionnels ne s'explique pas uniquement par l'exercice usant du pouvoir, qui les aurait rendus sourds et aveugles aux demandes de la société civile. Elle est également à chercher dans l'oubli de ce qu'est un parti politique. En démocratie, un parti est d'abord le lieu d'un rassemblement d'une communauté d'hommes et de femmes qui à partir de valeurs communes élaborent un corpus idéologique qui donne lieu à un programme politique et à la sélection d'un leader pour le défendre. C'est précisément ce qu'on fait LREM et la FI en élaborant leur programme à partir de la consultation de ses militants. Au contraire, les partis traditionnels ont dû avoir recours aux primaires, qui, même de qualité, sont le symptôme que le parti ne remplit plus sa fonction.

Le bouleversement du paysage politique français résulte donc du choix d'électeurs qui ont suivi une logique démocratique et ne se sont pas soumis à des mots d'ordre.

 Démobilisation après la défaite à la présidentielle

C'est dans cette perspective qu'il faut apprécier l'abstention élevée du premier tour, qui dépasse les 50%. Et loin d'en faire un mal absolu, en comprendre son sens. En effet, selon un sondage BuzzFeed News, les électeurs qui ont décidé de ne pas s'exprimer sont en majorité ceux qui avaient voté pour Marine Le Pen (56%) et pour Jean-Luc Mélenchon (52%). Cette désaffection n'exprime pas un désintérêt de la politique mais leur démobilisation après la défaite à la présidentielle qui reste l'élection majeure dans la Ve République. Au contraire, la dynamique a joué à plein dans le camp du gagnant.

Autre critique avancée, les nouveaux députés LREM étant redevables de leur élection à Emmanuel Macron vont former une majorité à sa botte. Certes, ils ont signé un engagement en faveur d'un programme de réformes mais pas leur soumission à un homme.

C'est oublier également qu'ils sont élus par des électeurs devant qui ils devront rendre des comptes. Et s'ils adhèrent à la démarche du président, ils conservent la possibilité en tant que parlementaire de contrôler et si besoin d'amender les projets de loi qui leur seront proposés. C'est même la raison d'être de leur travail.

Indépendance plutôt que grégarisme

Enfin, la diversité de la composition sociologique de ces nouveaux élus est davantage une garantie d'indépendance que de grégarisme. Ceux qui viennent de la société civile, outre leur propre vision tirée de leur expérience, seront moins sensibles que les politiques professionnels à la formation dont ils dépendent. Ce n'était pas le cas de nombre de sortants dont le lien au parti était vital pour leur carrière.

Loin donc de voir dans l'évolution actuelle du paysage politique un « hold-up » constitutionnel, on y verra davantage la vitalité de la démocratie en France. Et la détention de nombreux leviers du pouvoir qu'assure la Ve république n'est pas le gage d'une puissance sans limite. Dans la première partie du quinquennat, le parti socialiste de François Hollande dominait toutes les instances du pouvoir. On a vu ce qu'il en a fait et où il se trouve aujourd'hui.

Emmanuel Macron sera jugé sur la politique qu'il mènera. Il a le mandat d'engager des réformes qui améliore la situation des Français dans leur ensemble. S'il ne le fait pas, il sera rejeté. Ainsi va la démocratie dans nos sociétés : « pouvoir se débarrasser des gouvernements sans violence », selon la définition de Karl Popper.