Macron président : nouvelle génération, nouvelle ère, nouveaux défis

Par Philippe Mabille  |   |  2056  mots
Emmanuel Macron, lors de son discours, sur l'Esplanade du Louvre. (Crédits : DR)
L'élection d'Emmanuel Macron à la présidence de la république est un événement majeur, couronnant une aventure inouïe commencée il y a un an avec En Marche!. Si l'option populiste a été clairement écartée, et le risque d'un éclatement de l'Union européenne évité, il n'en reste pas moins que les quelque 21 millions de voix qu'Emmanuel Macron a obtenues ne représentent pas un vote d'adhésion. Emmanuel Macron va donc devoir non seulement ne pas décevoir mais convaincre l'ensemble des Français qu'il sera à la hauteur des immenses enjeux qui l'attendent.

Emmanuel Macron a donc emporté l'Elysée, réussissant un pari fou que tous pensaient impossible lors du lancement de son mouvement En Marche ! il y a à peine un an. Il est largement élu même, avec 20,7 millions de voix, presque un triplement de son score du premier tour. Il sera, lors de son investiture prévue dimanche 14 mai, le plus jeune chef d'Etat élu d'une démocratie, le plus jeune président de la République de notre histoire à son entrée en fonction (après Louis Napoléon Bonaparte en 1848). Dix ans de moins que Valéry Giscard d'Estaing qui en 1974 était entré à l'Elysée à 48 ans. Il sera aussi le plus jeune dirigeant d'un pays au sein du G20. Dans le monde, il n'est devancé que par... le Premier ministre estonien, Jüri Ratas (38 ans). C'est dire l'importance de l'événement qui a eu lieu ce dimanche 7 mai en France.

Certes, la jeunesse n'est pas en soi une qualité. Mais avoir en France en 2017 un président de la République de 39 ans, démocrate, républicain, compétent, intelligent et déterminé à agir pour réformer le pays avec lucidité et pragmatisme, comment ne pas s'en féliciter. Il peut-être, potentiellement, le président de l'entrée de la France dans le vrai XXIe siècle, numérique et écologique. Toutes les capitales étrangères, en Europe et dans le monde, ont salué l'arrivée de ce nouveau visage qui va apporter un souffle de renouveau dans un monde perclus de tensions.

Certes, Emmanuel Macron est élu grâce aux reports de voix de ceux qui n'avaient pas voté pour lui au premier tour, provenant et de la droite républicaine qui a soutenu Fillon, et de la gauche socialiste et insoumise (Hamon et Mélenchon). Certes, il est élu dans le cadre d'un deuxième tour qui a tourné au front républicain pour faire barrage à Marine Le Pen. Certes, l'abstention et les votes blancs et nuls atteignent des records depuis l'élection présidentielle de 1969. Mais c'est le jeu de notre démocratie : à la fin, il n'en reste qu'un. Et ce sera Emmanuel Macron, un nouveau venu qui a réussi une entrée fracassante dans l'histoire en écartant un à un tous ses concurrents. Un président qui n'est pas si mal élu qu'on le dit, puis qu'il a réunis 43% des inscrits, mieux que Hollande en 2012 et autant que Nicolas Sarkozy en 2007. Bien sûr, parmi ces voix, il y en a sans doute 2 sur trois qui ont voté pour lui par défaut, plus que par adhésion, en raison de la présence de Marine Le Pen au second tour. Cette fragilité n'enlève rien à la réalité. Pour tous les Français qui ont voté pour lui, quelle qu'en ait été la raison, sa victoire a été un soulagement, celui de voir une deuxième fois le Front national écarté du pouvoir suprême.

Marine Le Pen, première opposante ?

L'autre fait majeur de ce deuxième tour est bien sûr le score spectaculaire de Marine Le Pen qui, avec un peu moins de 11 millions de voix, réalise une performance inattendue. La présidente du Front national, qui a immédiatement reconnu sa défaite et appelé Emmanuel Macron pour le féliciter, a été victime du plafond de verre qui empêche son parti de passer la barre des 50%. Mais en doublant le résultat obtenu par son père en 2002, Marine Le Pen, bien que très contestée en interne depuis son échec pathétique lors du débat face à Emmanuel Macron, peut désormais espérer imposer durablement son parti dans le paysage politique français. Car si le plafond de verre a tenu, les digues qui contenaient jusqu'ici le Front national ont bel et bien commencé à sauter. Avec le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan (1,7 million de voix au premier tour) et des reports de voix venant de la droite classique et de la gauche, le Front national commence à sortir de son isolement. Marine Le Pen s'est d'ailleurs posé dès dimanche en première opposante du pays et appelé face à la « décomposition » du clivage droite-gauche à une « recomposition » entre « patriotes » et « mondialistes ». Elle se voit prendre la tête d'une « Alliance patriote et républicaine » et promet une « transformation profonde » de son mouvement qui pourrait prendre tout simplement le nom de "Les Patriotes".

En marche vers une recomposition de la vie politique

Comme Emmanuel Macron l'avait compris le premier, en quittant le gouvernement pour créer son propre mouvement, « ni de droite, ni de gauche », ou plutôt « et de droite et de gauche », la France est donc en marche vers une recomposition complète de son paysage politique. La question cruciale, maintenant que le danger du Front national est écarté et qu'Emmanuel Macron est à l'Elysée, va désormais concerner les législatives. Pour le nouveau président, qui a dit hier vouloir « entendre tous les Français », l'enjeu est de parvenir à obtenir une majorité présidentielle, pour pouvoir agir rapidement et obtenir des résultats sur la lutte contre le chômage, seul moyen d'apaiser les peurs et les divisions qui se sont exacerbées pendant la campagne électorale la plus violente de notre histoire.

Cette recomposition a commencé à prendre corps hier. Marine Le Pen a affiché son intention de fusionner avec la partie de la droite tentée par une « alliance des patriotes » qui irait au-delà du Front national. Les législatives seront un test majeur dans les circonscription où le FN sera en mesure d'imposer une triangulaire. Jean-Luc Mélenchon, de son côté, a appelé ses 7 millions d'électeurs à rester groupés autour de lui pour proposer aux législatives une alternative de gauche « écologiste et humaniste ». Il s'est dit prêt à mener ce combat contre le programme d'Emmanuel Macron, selon lui « de guerre contre les acquis sociaux et d'irresponsabilité écologiste » en soulignant que le « deuxième parti » du second tour rassemblait les abstentionnistes (12 millions d'électeurs) et les blancs et nuls (4 millions)...

De fait, c'est apparu très clairement dans les résultats du second tour, Emmanuel Macron a eu beau obtenir 66,1% des suffrages exprimés, les catégories populaires, la France en colère, qui se sentent abandonnées ou décrochées, lui ont fait défaut. Pour obtenir sa « majorité présidentielle », le nouveau chef de l'Etat va devoir adresser des signes forts pour rassembler et apaiser. Le choix de son Premier ministre qui conduira la bataille des législatives sera un premier signe de sa volonté de recomposer la vie politique française autour d'un nouveau centre dont la vocation sera de rassembler du centre gauche au centre droit, de Manuel Valls à Alain Juppé pour résumer. Son défi sera de réussir cet « alliage nouveau », comme il l'a exprimé dans son entretien vidéo au site Mediapart vendredi soir, sans retomber dans les combinaisons politiques traditionnelles, afin de renouveler vraiment. Selon lui, « l'alliage entre le neuf et l'ancien » est le propre de ces périodes de recomposition, qui sont aussi des périodes de "révolution", titre de son livre qui apparaît a posteriori visionnaire.

Révolution générationnelle donc, la victoire d'Emmanuel Macron annonce une possible nouvelle ère pour le pays. C'est le propre de l'élection présidentielle, élection majeure quoi qu'on en pense, de notre cycle démocratique, que d'apporter tous les cinq ans un souffle nouveau, au terme d'une campagne où s'expriment les accords et les désaccords. Une nouvelle séquence va désormais s'ouvrir, de rassemblement autour de celui qui va conduire les destinées du pays. Même si l'élection législative sera une nouvelle élection, qui pourrait réaffirmer les fractures du premier tour, ce sera aussi une élection différente, circonscription par circonscription, au cours de laquelle 577 candidats défendront, devant les Français, le projet porté par le nouveau président de la république. L'intuition d'Emmanuel Macron, selon qui la fracture politique n'est plus entre les partis, mais passe à l'intérieur des partis, pourrait contribuer à accélérer la reconstruction politique. Les principales « victimes » de cette décomposition-recomposition pourraient être Les Républicains, de plus en plus divisés, et surtout le parti socialiste dont, au vu que faisaient hier ses principaux caciques hier soir, pourrait bien n'avoir le choix qu'entre disparaître ou se fondre dans le macronisme.

Des défis considérables

Contrairement à ceux qui disent que l'élection d'Emmanuel Macron n'est que la simple continuité avec le quinquennat Hollande, son arrivée au pouvoir constitue donc un tournant majeur dans l'histoire de la cinquième République avec une nouvelle génération et une nouvelle ère, progressiste et libérale, pour la France. La partie s'annonce toutefois très difficile pour le nouveau président confronté à des défis considérables, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Après la longue parenthèse de la campagne présidentielle, les Français vont exiger de lui de l'efficacité. Son projet promet de l'action, mais le risque est que le troisième tour social se passe dans la rue, même s'il réussit à réunir une large coalition à l'Assemblée nationale. Sur le marché du travail et la réforme de l'assurance-chômage, les deux points durs de son projet, il faut s'attendre à un conflit social à l'été ou à la rentrée, lorsqu'auront été prises les ordonnances.

Emmanuel Macron devra aussi très rapidement apporter des réponses à la crise démocratique qu'ont révélé ces élections présidentielles : une loi de moralisation de la vie politique à l'automne ne suffira pas pour étancher cette soif de démocratie. Emmanuel Macron le sait et prépare aussi des actes forts comme l'introduction d'une part de proportionnelle aux élections, la réduction d'un tiers du nombre des parlementaires, la transformation du Conseil Economique, Social et Environnemental en « Chambre du futur » et une réforme profonde du travail parlementaire, avec un renforcement des pouvoirs d'évaluation et de contrôle de l'exécutif des députés.

La question de l'Europe, définitivement tranchée ?

Enfin, et c'est quand même la bonne nouvelle de ce second tour, l'élection d'Emmanuel Macron est une bonne nouvelle pour l'Europe. Le sempiternel débat sur le maintien de la France dans la zone euro et dans l'Union européenne est pour cette fois clairement tranché. Mais ce ne sera pas là non plus un chèque en blanc. A Emmanuel Macron de savoir placer tous les autres responsables européens face à leurs responsabilités : l'alerte populiste en Europe reste chaude. Elle a déjà fait basculer la Pologne et la Hongrie, a menacé l'Autriche et les Pays-Bas, a fait sortir de l'Union le Royaume-Uni... et la France y échappe certes, mais au prix d'une fracture du pays en deux, voire en quatre. Là aussi les signes qu'adressera le nouveau président de la République seront scrutés : les réformes qu'il promet ne doivent en aucun cas apparaître comme une soumission aux « oukazes » de Bruxelles ou de Berlin. La France doit faire des réformes certes, mais dans une Europe qui fait son autocritique et surtout qui elle aussi se met en marche dans une nouvelle ère, plus démocratique, et surtout plus respectueuse des peuples et enfin plus pragmatique, plus efficace, pour aider à résoudre la violente crise sociale qui a failli la perdre.

Car, il ne faut pas s'y tromper, si l'élection d'Emmanuel Macron est clairement un vote d'espoir, pro-européen, pro-euro, progressiste et humaniste, c'est sans doute la dernière chance pour l'Europe. Si l'espoir est déçu, si l'Allemagne ne fait pas de geste pour aider à relancer la croissance et l'emploi, il est à craindre que ce 7 mai ait été le dernier arrêt avant l'échafaud. C'est d'ailleurs l'immense responsabilité qui attend Emmanuel Macron. Arrivé au pouvoir sur un mélange de vote d'adhésion de ses partisans et par défaut de ses opposants, son image de nouveau « Kennedy » savamment entretenu par ses équipes de com' ne pourront pas longtemps faire illusion si les catégories populaires ne ressentent pas rapidement des progrès. Et sur tous ces défis, il est attendu au tournant.