Emmanuel Macron a-t-il raison de vouloir abolir le clivage droite-gauche ?

Par Romaric Godin  |   |  1476  mots
Emmanuel Macron a fondé un mouvement qui ne sera "ni de droite, ni de gauche". Une bonne idée ?
Le ministre de l'Economie crée « un mouvement politique qui ne sera ni de droite, ni de gauche » avec pour ambition de « réformer » la France. Mais la démarche est-elle la bonne pour la démocratie française ?

Le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, a donc lancé un nouveau mouvement politique. Le message central de ce lancement est celui de la « modernisation » du pays qu'il entend vouloir porter. Et pour parvenir à ce but, le jeune ministre refuse d'intégrer le fonctionnement traditionnel de la politique. Aussi son mouvement En Marche ! ne sera « ni de gauche ni de droite », selon les propres paroles de son fondateur.  En s'arrachant des codes habituels de la politique, le ministre chercherait, si l'on en croit de multiples observateurs, à faire preuve de pragmatisme en prenant des idées à gauche comme à droite. Toutes les bonnes volontés seraient alors concentrées sur l'objectif de « moderniser » une France décidément ringarde, vieillie et en retard.

Une tradition ancienne en France

Ce refus du clivage entre droite et gauche est une forme récurrente de la politique française. En cela, Emmanuel Macron n'est guère novateur. De Jean Lecanuet à « l'ouverture » de François Mitterrand en passant par "la nouvelle société" de Jacques Chaban-Delmas, la démarche a été plusieurs fois tentée, souvent vainement, du reste. Mais il convient de remarquer que, depuis quelques années, en France, un fort courant d'opinion, assez représenté dans plusieurs médias, milite en faveur d'une dissolution du clivage « droite-gauche » dans une union nationale. Selon ce courant, si la France ne sait se « réformer », c'est qu'elle est minée par ce clivage néfaste. Il faut donc une union entre la gauche et la droite pour « faire les réformes ». C'est exactement le programme du locataire actuel du troisième étage de Bercy.

Un faux choix

Mais que signifie en réalité cette volonté d'union ? Il s'agit de « suspendre » le jeu démocratique normal, autrement dit de réduire le choix autour d'un thème jugé fédérateur. Ici, il s'agit de la modernisation de la France. Cette ambition est considérée comme « hors de la politique », autrement dit, l'électeur n'a le choix qu'entre être favorable à la modernisation ou y être défavorable, ce qui fait de lui une personne marquée « négativement » sur le plan social. Autrement dit, le citoyen n'a le choix qu'entre être moderne, positif, donc gentil ou ringard, négatif et donc méchant. Ce choix, on le comprend, n'en est pas vraiment un. Il exclut simplement les « asociaux », ceux qui veulent détruire la société. Un tel mouvement a donc vocation à embrasser l'ensemble du corps social et c'est précisément pourquoi il refuse toute forme de « fausse division » comme le clivage droite-gauche. Pour s'en convaincre, on peut se rendre sur le site Internet d'En Marche ! qui propose d'emblée un choix entre « je marche » et « je reste assis sans rien faire. » Autrement dit : je participe à la société ou je m'en exclus.

Une démarche métaphysique

Dans cette conception de la politique, le concept dominant, ici celui de «modernisation», est donc divinisé. Il est intouchable et sa réalisation va de soi. Derrière l'idée de l'union nationale, il existe toujours une nécessité plus forte que tout, qui s'impose. Cette nécessité est extérieure à la démocratie, elle est la vérité que le mouvement « unifié » doit incarner par une politique qui ne fait pas débat parce qu'elle est précisément l'émanation du vrai absolu et du bien suprême. La suppression du clivage droite-gauche fait donc appel à une métaphysique. Et ce n'est pas un hasard si ce discours a si longtemps été utilisé par la droite extrême pour qui le clivage droite-gauche est une division artificielle qui fait oublier la vérité nationale ou religieuse, les seules qui, pour ces mouvements, comptent. Son abolition est donc une nécessité. Le Front National a d'ailleurs utilisé également ce slogan « ni droite, ni gauche, Front National »,  dans la campagne de 2012.

La vérité par les « réformes »

Dans le cas d'Emmanuel Macron, la « vérité » suprême n'est pas nationale, elle est économique. « Moderniser » pour le ministre signifie mener une politique de l'offre qui permette d'améliorer la compétitivité externe du pays, libéraliser les secteurs « verrouillés », réaliser les fameuses « réformes structurelles »... Bannir toute discussion entre droite et gauche sur ces projets revient donc à refuser de s'interroger sur leur pertinence et leur réalisation. On part du principe que tout Français « normal » accepte cette politique et si celle-ci n'est pas réalisée, ce n'est que pour des raisons d'appareils et de jeu politicien.

Supprimez alors le jeu politicien et la vérité apparaîtra à vos yeux : il faut « réformer ». Voici le message du jeune ministre de l'Economie. Du reste, dans son clip de campagne, comme sur son site, on chercherait en vain des mesures concrètes. Lorsque, sur le site, on refuse de marcher, on se retrouve face à des « faits » destinés à nous faire avancer, donc entrer dans la communauté des « gentils. » Ces faits, comme le taux de chômage des jeunes ou la pauvreté sont présentés tels quels, la solution précise n'est pas présentée. Car la solution va de soi, c'est de se mettre « en marche », donc de faire confiance à Emmanuel Macron qui s'occupera de tout et s'engage à tout régler en « modernisant. » Tout se passe comme si vous aviez le choix entre être dans le mouvement et contre le chômage ou être dehors et pour le chômage...

Un produit de la pensée économique classique

Cette démarche est directement issue d'une forme de la pensée économique. Dans l'opinion de l'école classique, l'économie est une science exacte qui, en tant que telle, échappe à la société. Ce qu'elle dit est une vérité qui ne saurait faire débat. Jean-Baptiste Say disait que la science économique, comme toute science, avait vocation à dire « ce qui est. »  Les politiques ont alors le seul rôle de laisser « ce qui est » être réellement en appliquant une politique qui « accompagne » le réel. D'où la présentation de simples « faits » sur le site d'En Marche ! A quoi bon alors se déchirer, alors qu'il ne s'agit que de laisser l'évidence se déployer ? Face à une vérité absolue, il n'existe en effet ni droite ni gauche. Seulement ceux qui sont dans le vrai et ceux qui sont dans l'erreur. La démarche d'Emmanuel Macron vise donc à ôter au corps social la charge de réfléchir et de décider de sa forme d'organisation économique et de ses politiques économiques. Les scientifiques décriront ce qu'il faut faire, ce que le bon peuple ne saurait déterminer seul. Le rôle de la démocratie sera donc de s'assurer que la société ne se suicide pas en choisissant l'erreur plutôt que la vérité.

Une « modernité » certaine

En Marche ! est donc moderne au sens où, depuis plusieurs années, la démocratie est mise en échec dans le domaine économique au nom d'une vérité absolue qui s'imposerait aux peuples. Les mesures d'austérité dans toute l'Europe ont été le fruit de cette pensée et elle s'est répandue sur des alliances plus ou moins contraintes entre la gauche et la droite. Lorsque la BCE a menacé l'Irlande, la Grèce ou Chypre de couper à ces pays l'usage de leur propre monnaie s'ils ne se conformaient pas à une certaine forme de politique économique, elle propose le même choix qu'Emmanuel Macron sur le site d'En Marche ! : dedans avec les « réformes » ou dehors avec le diable. Le combat mené contre Alexis Tsipras au premier semestre 2015 par les créanciers européens n'a eu d'autre fonction que d'intégrer Syriza dans la « grande coalition » de ceux qui croient dans la toute-puissance des « réformes », malgré le bilan affligeant de ces politiques en Grèce. « Moderne » donc, sans doute, mais pragmatique et lucide ? Cela reste à prouver.

Le danger : le refus du débat

Le danger est que le citoyen n'ait bientôt le choix qu'entre deux mouvements refusant la droite et la gauche : l'un pour des raisons d'absolu économique, l'autre d'absolu national. C'est pourquoi le clivage droite-gauche doit, au contraire, reprendre tout son sens, s'extirper de l'idée d'une vérité révélée en économie et relancer le débat sur la politique économique du pays. Il reviendra ensuite aux citoyens de choisir. Ce qui nuit au pays n'est en effet certainement pas le clivage lui-même, mais bien l'incapacité des politiques des deux bords à assumer leurs choix et à réaliser leurs politiques. C'est le débat - et donc le doute - ainsi que le respect des engagements issus de ce débat qui font vivre la démocratie. L'ambition d'Emmanuel Macron par son aspect métaphysique et unitariste n'est donc peut-être pas une solution idéale aux maux  du pays.