« Faire confiance au terrain est essentiel »

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Bruno Cavagné, Président de la Fédération Nationale des Travaux Publics.
Bruno Cavagné, Président de la Fédération Nationale des Travaux Publics. (Crédits : Christophe W. Siebert)
Les entreprises, qui construisent et entretiennent les infrastructures, participent à la compétitivité, la cohésion territoriale et la transition énergétique de notre pays. En les représentant, la Fédération Nationale des Travaux Publics (FNTP) qui coordonne leurs actions, joue un rôle déterminant dans les projets qui améliorent le cadre de vie des Français. Bruno Cavagné, président de la Fédération Nationale des Travaux Publics, détaille les chantiers prioritaires qui répondront à une France plus inclusive.

« Vivre et travailler où chacun le souhaite, c'est possible » avez-vous tweeté récemment. Quels sont les investissements en infrastructures qui réinventent une nouvelle géographie des territoires ?

BRUNO CAVAGNE : Aujourd'hui, c'est le travail qui dicte le lieu de résidence. J'ai la conviction que demain, le lieu de vie, quel qu'il soit, pourrait bien primer sur le lieu d'activité. Pour parvenir à ce que j'appelle l'égalité des chances territoriales, il faut prioritairement investir dans la mobilité. On l'a vu avec la crise des gilets jaunes, la mobilité est un sujet central pour la vie des Français.

Un Français sur quatre a déjà dû renoncer à un travail ou à une formation faute de moyen de transport. 80 % du territoire et 30 % de la population sont situés dans des « zones blanches de mobilité ». Au moment de la préparation de la Loi d'orientation des mobilités (LOM), dont l'ambition a été dévoyée au fil du temps au profit d'une profusion de petites mesures, j'ai élaboré avec les autres membres du conseil d'orientation des infrastructures des scénarios d'investissement nécessaire pour la mobilité de la décennie à venir. J'ai plaidé en particulier pour un scénario qui supposerait 3,5 MD€ d'investissement par an au lieu des 2,5 MD€ actuels. Il prévoit plusieurs choses vitales pour la connexion des territoires, la mobilité des citoyens et la transition écologique. A savoir d'abord, un plan de désenclavement routier des villes moyennes et des territoires ruraux, passant par l'amélioration de la qualité d'une vingtaine d'itinéraires routiers au cœur des territoires. Ce scénario permettrait aussi l'amélioration des transports du quotidien, pour intensifier les liens entre centres, périphéries et zones rurales : il s'agirait de développer les alternatives à la mobilité individuelle, en augmentant la fréquence des dessertes ferroviaires, en améliorant l'offre de transports en commun et l'intermodalité.

Alors que l'accès à une mobilité simplifiée, écologique et solidaire devient impérative, des territoires souffrent d'un réseau de transports et d'axes devenus parfois vétustes. Quelle est votre approche à ce sujet ?

C'est le troisième axe fondamental du scénario que je défends : prévoir un plan de sauvegarde des réseaux et les moderniser pour accompagner la mobilité de demain. Les besoins actuels sont criants après une décennie de sous-investissement et de sous-entretien. Il est urgent de lancer un plan d'entretien et de modernisation des routes nationales. Toutefois, l'essentiel des réseaux routiers sont de la responsabilité des collectivités locales, qui détiennent 98 % du linéaire des voies routières pour 66 % du trafic. Elles doivent donc également être au cœur du plan d'investissement. Il ne s'agit pas d'entretenir pour le plaisir d'avoir de belles installations. Mais pour éviter que les dégradations ne s'accumulent, avec à la clé une addition de remise en état très salée. Et surtout, pour assurer sécurité et qualité de service aux usagers. Les nouvelles mobilités et les mobilités douces, également, sont clés. Mais pour pouvoir se développer, la voiture autonome demain, le covoiturage, le transport à la demande, le vélo ou même la trottinette électrique aujourd'hui, doivent pouvoir compter sur des infrastructures de qualité et un réseau équipé en très haut débit. Là aussi, ce développement des nouvelles mobilités ne doit pas être réservé à quelques territoires privilégiés : tout le territoire doit y avoir droit. Investir sérieusement dans la mobilité est fondamental pour retrouver notre cohésion territoriale et républicaine. Sur ce sujet, je crains que la LOM soit un rendez-vous manqué.

Rompre l'isolement passe par le développement de l'accès au haut débit. Quelle est l'analyse de la FNTP ?

La deuxième grande priorité pour une égalité des chances territoriales, c'est bien entendu le numérique. Dans la France entière, chacun, jeunes et moins jeunes, le place en tête de liste de leurs besoins pour bien vivre chez eux. Ils ont raison : l'accès aux infrastructures digitales est absolument clé pour renverser le rapport géographique au travail et réimplanter de l'activité partout dans les territoires, pour l'accès à l'information, aux soins, aux démarches administratives, aux services publics, aux nouveaux modes de transports comme le covoiturage, à l'e-commerce...

La présence d'infrastructures performantes doit donc être garantie à court terme dans tous les territoires - ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Un débit insuffisant, voire une « zone blanche » signifie tout simplement l'exclusion - pour les citoyens comme pour les entreprises. Il est donc indispensable d'investir pour une plus grande égalité dans l'accès au numérique.

Le Plan France Très Haut Débit est une bonne base, qui vise une couverture de 80 % du territoire en très haut débit fixe via la fibre optique jusqu'à l'abonné à échéance 2022 puis 100 % en 2025. Mais, pour être réalisé dans les temps, il nécessite une très forte accélération, notamment dans les zones rurales ou difficiles d'accès. Selon la Cour des Comptes, l'objectif de 80 % de couverture en 2022 est illusoire : la cour table plutôt sur... 2030 ! Quant au déploiement de la 5G, déjà lancé par certains pays européens, il en est encore au stade de l'appel à candidatures en France. Son développement à large échelle, qui nécessitera au préalable un maillage du territoire par la fibre, est envisagé à l'horizon 2025-2030. C'est tard.

Sur ces sujets doit-on encore et toujours tout attendre de l'État, comment redonner l'initiative et le pouvoir au local ?

La République est une, mais la France est plurielle. Les enjeux, les besoins, les contraintes, les atouts, sont différents d'un territoire à l'autre. Il faut les considérer au cas par cas au plus près de leur réalité. Et pour ça, nul n'est mieux placé que les forces vives locales - élus, entrepreneurs, citoyens : ils connaissent leur bassin de vie mieux que personne. En France, tradition jacobine oblige, on veut toujours tout régler « par le haut », en édictant une norme générale, en lançant une énième grande commission. Or, partir de la base, écouter, faire confiance au terrain, c'est essentiel : plus elle se placera près du citoyen, de son quotidien, de son environnement concret, plus l'action publique sera efficace.

J'ai l'intime conviction que la cohésion territoriale exige des politiques décentralisées, différenciées, menées au plus près des besoins réels du terrain. Qu'il faut donner enfin aux collectivités locales de réelles capacités de décision et d'action, des marges de manœuvre, de la souplesse, des moyens. Notre République, en somme, doit passer un nouveau pacte girondin - en valorisant délibérément la notion de subsidiarité entre l'État et les collectivités locales. Concrètement, cela veut dire un nouvel acte de la décentralisation qui doit d'abord et avant tout s'appuyer sur ceux qui connaissent le mieux leur terrain, les élus locaux : il faut valoriser leur rôle, leur statut, et leur permettre de lancer des projets qui collent à la réalité de leur territoire. Simplifier l'organisation territoriale de la France et libérer les capacités de financement des collectivités est indispensable.

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