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Think-Tank - La Tribune AfriqueEntretiens - La Tribune Afrique

Quel agenda pour l'Afrique au forum économique mondial de Davos ? [Entretien]

Marie-France Réveillard

Publié le 31 mai 2022 à 09:00 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 03:44

khaled Igué

Photo d'illustration

DR.

Le Quotidien Numérique

13 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Entre le 22 et le 26 mai, le Forum économique mondial avait repris ses quartiers en Suisse. Chefs d'Etat et de gouvernements, opérateurs privés et société civile, se sont réunis pour parler transition climatique, inflation et risque alimentaire sur fond de guerre en Ukraine. Retour avec Khaled Igue, économiste, président du think-tank « Club 2030 Afrique » et Young Global Leader de Davos, sur l'agenda africain du forum économique mondial.

La Tribune Afrique : Entre pandémie de Covid 19 et guerre en Ukraine, de quelle façon l'actualité géopolitique s'est-elle répercutée sur le forum de Davos ?

Khaled Igué : Effectivement, l'actualité s'est invitée dans les débats. La pandémie a d'abord bouleversé la logistique mondiale puis la guerre en Ukraine s'est répercutée sur la sécurité alimentaire. Avant l'invasion russe de l'Ukraine, l'Egypte par exemple, importait 61 % de son blé de Russie et 23 % d'Ukraine. Acteurs privés, sociétés civiles et représentants politiques ont exploré les voies et moyens pour se substituer à cette dépendance. Les délégations de pays africains présents à Davos, se sont engagées à renforcer leur agriculture, à travers la mobilisation de fonds qui permettront de moderniser leur appareil productif et d'augmenter leurs rendements, dans une logique de souveraineté alimentaire. Emmerson Mnangagwa, le président du Zimbabwe a annoncé d'importants investissements dans le secteur agricole et le président rwandais Paul Kagamé, a appelé à une convergence au niveau de l'Union africaine (UA) pour un agenda commun en matière de souveraineté alimentaire.

Vous avez été nommé Young Global Leader de Davos en 2008. Que recouvre ce statut et que vous a-t-il apporté ?

Ce statut fait l'objet d'une nomination. Il concerne une centaine de personnes chaque année, dont 10% d'Africains. Les Young Global Leaders de Davos sont cooptés par des personnalités politiques, économiques ou issues de la société civile. Ils intègrent un programme de 5 ans lors duquel ils participent à des réflexions géostratégiques. Nous nous réunissons une fois par an pendant le Young Global Leader Summit. Cette année, il se déroulera à Genève, du 30 août au 3 septembre (...)

J'ai eu l'opportunité d'étudier le leadership et les politiques publiques à Harvard et à la fin de cette année, je deviendrai Alumni. Je pourrais ainsi porter mon expertise dans les comités de Davos (...) Appartenir à cette promotion me permet aussi de développer un réseau de façon accélérée. Vous n'avez pas tous les jours l'occasion de rencontrer Christine Lagarde, John Kerry ou l'émir du Qatar. Emmanuel Macron, Mark Zuckerberg ou Tidjane Thiam sont passés par là. Entrepreneurs, hommes politiques et sociétés civiles de haut niveau : tout le monde se retrouve à Davos !

Le forum a pourtant enregistré une baisse d'affluence. Cette année, il n'y avait pas de haut représentants politiques russes, chinois, de membres permanents du Conseil de sécurité et, ni Macky Sall (président de l'Union africaine), ni Moussa Faki Mahamat (président de la commission de l'UA) n'avaient fait le déplacement...

Après deux années d'interruption suite à la pandémie de Covid-19, le forum qui se tient habituellement en janvier a peut-être fait les frais d'une inadéquation au niveau des agendas. Le contexte pré-électoral aux Etats-Unis et la mise en place d'un nouveau gouvernement en France, peuvent expliquer l'absence des présidents Biden et Macron. Par ailleurs, la Banque africaine de développement (BAD) tenait ses assemblées annuelles à Accra simultanément.

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N'est-ce pas le reflet d'une tendance de fond qui met à mal les initiatives multilatérales, au point où le thème fut même débattu à Davos ?

On peut toujours s'interroger sur l'utilité du forum, mais alors, il faut le faire avec toutes les organisations multilatérales. Le forum de Davos est une plateforme neutre qui m'apparaît d'autant plus indispensable aujourd'hui, que le multilatéralisme n'a pas avancé au même rythme que la marche du monde. L'essor de la Chine ou de l'Inde ne s'est pas répercuté sur la représentativité du board des organisations internationales, et l'Afrique qui compte 1,2 milliard d'habitants n'est ni au G5, ni au G20, pas plus qu'au Conseil de sécurité des Nations unies. Ce n'est pas le cas à Davos où chacun peut faire avancer les agendas.

Que sont venus chercher les chefs d'Etat africains au forum économique de Davos ?

Paul Kagamé (Rwanda), Emmerson Mnangagwa (Zimbabwe), Hage Geingob (Namibie) et Lazarus Chakwera (Malawi) participaient au forum pour attirer les investisseurs de très haut niveau. Ils venaient aussi dans l'objectif de faire du lobbying pour créer de nouvelles coalitions. Il a surtout été question de souveraineté alimentaire, de zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), de lutte contre le terrorisme et de la levée des sanctions  l'encontre du Zimbabwe. L'une des priorités définies à Davos, repose sur l'impérieuse nécessité de produire beaucoup plus en Afrique, afin que la Zlecaf devienne effective et efficace.

Aujourd'hui, les échanges interafricains plafonnent à 20% alors que l'objectif est de porter ce taux à 50% d'ici 2030. L'Afrique ne transforme que 20 % des matières premières qu'elle consomme, faute d'infrastructures. En Union européenne, ce taux monte à près de 80%. La BAD estime entre 130 et 170 milliards de dollars par an, le gap de financement annuel dans les infrastructures. Or, Davos est un endroit privilégié pour rencontrer les investisseurs du monde entier.

Patrick Achi, le Premier ministre ivoirien, a plaidé en faveur de la transformation locale pour reprendre une partie de la valeur ajoutée aux multinationales du cacao en particulier : comment cette déclaration a-t-elle été perçue à Davos ?

Tout le monde est conscient qu'il faut entrer dans une phase de partenariat, car il est impératif de créer de la valeur sur chaque continent. L'ancien modèle ne tient plus. Avec la pression démographique sur le continent africain, il n'est plus possible d'exporter ses matières premières non transformées. C'est une question de survie. Les entreprises considèrent qu'il faut un agenda commun entre les politiques et les opérateurs privés, pour établir un véritable partenariat public-privé qui produira davantage d'inclusivité. Ce type de discours a donc été bien reçu à Davos.

Quels étaient les temps forts du 51e Forum économique mondial ?

L'intervention vidéo du président ukrainien Volondymyr Zelensky tout comme les déclarations d'Ursula Von Der Leyen, la présidente de la commission européenne et de l'Émir du Qatar, ont constitué des temps forts de ce forum. La rencontre de haut niveau entre le président rwandais Paul Kagamé, Bill Gates et des multinationales pour faciliter l'accès aux médicaments en Afrique, a elle aussi été très remarquée.

Précisément, Pfizer s'est engagé le 25 mai dernier à vendre à prix coûtant plusieurs de ses traitements à 5 pays d'Afrique. De quels médicaments s'agit-il et dans quels pays seront-ils distribués ?

Cette décision est le résultat d'une stratégie en deux temps. La première phase est de faire en sorte que l'Afrique puisse accéder dans les meilleurs délais, aux traitements et médicaments qu'elle ne produit pas, pour traiter des maladies comme la tuberculose, le cancer ou le VIH par exemple. A ce jour, le continent africain importe environ 94 % de ses besoins pharmaceutiques et médicinaux pour un coût annuel de 16 milliards de dollars, selon la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique. Les premiers pays concernés par cet accord avec Pfizer sont le Sénégal, l'Ouganda, le Ghana, le Rwanda et le Malawi. Ce dispositif devrait ensuite être élargi à une quarantaine de pays. La seconde étape repose sur la production de médicaments en Afrique, mais elle prendra beaucoup plus de temps.

Que faut-il retenir de cette édition Davos 2022 sur l'Afrique ?

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Plusieurs conclusions ont été tirées. Premièrement, la pandémie de Covid-19 annoncée comme cataclysmique en Afrique a fait beaucoup moins de morts que dans le reste du monde. Le continent a affiché sa résilience et peut aujourd'hui, partager son expérience. L'Afrique n'est pas synonyme de catastrophe. Il faut changer le narratif et dérisquer l'Afrique. L'Union africaine devra jouer son rôle de vecteur diplomatique sur les grands sujets du monde. Il a également été question de l'élaboration des règles de la Zlecaf qui sera bientôt le 1er marché au monde avec ses 2 milliards d'habitants attendus en 2050. Visas, infrastructures et tarifs non-douaniers : les défis de la Zlecaf restent nombreux et seront approfondis lors de la prochaine édition régionale Afrique du forum de Davos, qui se déroulera l'année prochaine en Afrique du Sud.

Marie-France Réveillard

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