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"L’investissement est la clé de la reprise économique" (Michel Didier, Coe-Rexecode)

Propos recueillis par Fabien Piliu et Sylvain Rolland

Publié le 02 février 2015 à 15:21 - Mis à jour le 03 février 2015 à 08:48

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Alors que la zone euro pourrait enfin retrouver le chemin d’une faible croissance en 2015, l’économiste et président de Coe-Rexocode, Michel Didier, décode pour "La Tribune" la politique économique impulsée par la BCE de Jean-Claude Juncker et s’affirme comme un fervent partisan de la relance par l’investissement.

La Tribune. En ce début d'année 2015, comment analysez-vous la situation économique de la France, de la zone euro et du reste du monde ?

Michel Didier. Globalement, l'économie mondiale apparaît en meilleure forme qu'il y a un an. Premièrement, les Etats-Unis vivent une reprise solide. La croissance américaine a dépassé les 3% en rythme annuel sur deux trimestres consécutifs.

Deuxièmement, on remarque que la croissance des pays émergents ralentit, notamment en Chine et au Brésil. Mais, bien qu'elle soit moins dynamique, elle reste forte. Le seul véritable point noir demeure la zone euro, qui apparaît franchement à la traîne.

Les indicateurs économiques sont médiocres, la croissance stagne à un niveau quasi nul. Malgré tout, un certain optimisme semble permis. Une fois n'est pas coutume, tous les analystes sont d'accord : le FMI, la Banque mondiale et la BCE prévoient tous environ 1% de croissance dans la zone euro en 2015.

Entre l'effondrement du prix du pétrole et les tensions sur le marché des changes, 2014 a été une année très agitée. 2015 s'annonce-t-elle sous les même auspices ?

Effectivement, nous avons vécu quelques phénomènes qui sont de véritables game changers, c'est-à-dire des évolutions qui bouleversent la donne et ont un impact sur la croissance. Le yen s'est effondré, plusieurs monnaies asiatiques sont parties dans tous les sens, en Russie le rouble a dégringolé.

Mais le plus important de ces game changers est, bien sûr, l'effondrement des prix du pétrole, qui ont chuté de moitié. C'est très positif pour les entreprises, qui paieront moins cher une partie de leur énergie et qui vont donc connaître une augmentation de leurs résultats d'exploitation. Dans un deuxième temps, cette baisse va aussi se répercuter sur le pouvoir d'achat des ménages. A lui seul, l'impact de la baisse du coût du pétrole pourrait redonner 1,5 point de croissance à l'ensemble des pays consommateurs.

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L'autre phénomène très positif pour l'économie européenne est la baisse du cours de l'euro par rapport au dollar. Ce rééquilibrage pourrait détendre un peu la zone euro et favoriser les exportations. Si la situation reste la même, l'ensemble de ces facteurs pourraient donner un coup de fouet à la croissance européenne et mondiale en 2015.

Pensez-vous que les cours du pétrole vont rester à leurs niveaux actuels ?

Nous avions déjà connu une baisse importante du prix du pétrole en 2008-2009, au moment de la crise, mais le marché était reparti de plus belle. Depuis 2010, les cours plafonnaient autour de 110 dollars le baril. L'an dernier, l'offre a fortement augmenté alors que la demande a peu bougé. L'arrivée sur le marché du pétrole de schiste américain a contribué à ce phénomène. Tant que l'offre reste au-dessus de la demande, il n'y a aucune raison que les prix remontent.

Y a-t-il aussi des effets négatifs à la baisse du prix de l'or noir ?

Globalement, l'impact est positif. En revanche, l'abondance de l'offre ne va pas encourager les investisseurs à injecter de l'argent pour la recherche et l'exploitation pétrolière.

Que pensez-vous de l'action du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker ?

Juncker, que personne n'imaginait si actif, a secoué le cocotier depuis quelques mois. Je pense que la nouvelle politique européenne va dans le bon sens. Tout le monde se focalise sur le "plan Jucker", qui consiste à injecter 315 milliards d'euros pour relancer les investissements, mais ce n'est pas son seul fait d'armes.

C'est moins connu, mais Juncker a aussi impulsé un changement profond des règles d'appréciation budgétaires des Etats. Pour faire simple, on peut dire que le Pacte de stabilité et de croissance (PSC), qui impose aux Etats de la zone euro de ne pas dépasser un déficit équivalent à 3% du PIB, est quasi-mort.

Dans sa nouvelle feuille de route, la Commission européenne explique que les investissements dans le cadre du plan Juncker seront sortis du calcul du déficit public : ils ne rentreront donc pas dans les 3%. Les conséquences budgétaires des réformes structurelles ne seront pas non plus comptées dans le déficit. Autre chose : la Commission estime désormais qu'on ne peut pas juger de la même manière le déficit budgétaire d'un pays en pleine récession et celui d'un pays en croissance.

Bref, l'interprétation de la "règle des 3%" est en train de complètement changer, ceci pour donner aux Etats davantage de marge de manœuvre et relancer les investissements dans l'espoir de faire repartir la croissance. Cette politique pourrait être une très bonne chose, du moins à court terme.

Et à moyen et long terme ?

Je pense que relâcher la pression budgétaire sur les Etats comprend quelques risques. Rien ne garantit que les Etats utiliseront cette bouffée d'oxygène pour effectuer les réformes structurelles indispensables. Sans contrainte forte, le personnel politique, notamment en France, pourrait être tenté de céder à la tentation de la redistribution, pour faire plaisir à l'électorat et favoriser la consommation. Il faut donc s'assurer que ces marges de manœuvres seront utilisées pour l'investissement, qui est la clé d'une reprise économique durable.

Le plan Juncker est-il une solution satisfaisante pour relancer l'investissement en Europe ?

Contrairement à ce qui se dit, je ne pense pas qu'il arrive trop tard. Il fallait que les perspectives économiques s'améliorent un peu pour lancer ce genre de plan. Son efficacité est difficile à anticiper. La Commission européenne croit aux effets de levier.  Elle part du principe qu'en injectant de l'argent dans de grands projets d'investissement, cela va encourager les investisseurs à mettre la main à la poche, dans un cercle vertueux.

Voilà comment, à partir de 21 milliards d'euros, qui étaient déjà dans les caisses de la Commission européenne et de la Banque européenne d'investissement (BEI), le plan Juncker table sur 315 milliards d'euros d'investissements au total. Mais encore faut-il que ces leviers se mettent en route.

De quel genre d'investissements la France a-t-elle besoin ?

Le plan Juncker est une opportunité formidable pour la France. Sans surprise, les projets qui seront sélectionnés seront ceux qui apporteront le plus à la croissance européenne. La France a déjà un réseau d'infrastructures important, mais il peut être amélioré. Cela entre complètement dans la politique de l'offre à laquelle semblent s'être convertis, à raison, nos dirigeants nationaux.

Pour peser sur ces futurs projets, le Medef vient de lancer un Comité d'infrastructures. Coe-Rexecode y participe, tout comme la Fédération nationale des travaux publics (FNTP). Le Grand Paris, de nouvelles lignes de TGV, certains projets comme le Canal Seine-Nord me paraissent indispensables. Et je pense qu'il faudra veiller à l'entretien du réseau existant. C'est primordial. On l'a vu avec l'accident de Bretigny : le réseau SNCF a besoin de sérieux investissements car une infrastructure mal entretenue ne peut plus avoir les effets économiques escomptés. Mais il faudra se méfier de "l'effet d'inauguration"- en effet, les hommes politiques préfèrent inaugurer plutôt qu'entretenir l'existant...

Le 14 janvier dernier, la Cour de justice européenne a établi que le programme OMT de rachat de dette n'était pas contraire aux traités européens. La BCE a-t-elle raison d'utiliser ce levier ?

La BCE veut racheter de la dette depuis 2012, lorsqu'elle a lancé le programme OMT. Mais l'opposition des Allemands a bloqué le processus. Désormais, la voie est libre. Il s'agit du troisième volet de la nouvelle politique européenne, après le plan Juncker et l'assouplissement de la règle des 3% de déficit.

Le 22 janvier, la BCE a annoncé vouloir racheter 60 milliards d'euros de dette par mois. Je pense que cette initiative est globalement positive car elle pourrait relancer la croissance et l'investissement, mais aussi favoriser le retour de l'inflation aux alentours de 2% par an.

En revanche, elle n'est pas sans risque. L'Europe n'a pas vraiment besoin de liquidités supplémentaires, donc cet afflux de liquidités pourrait engendrer de la spéculation. Cela tend aussi à faire baisser les taux d'intérêts, alors qu'ils sont déjà à zéro. Je crains que la baisse continue des taux n'ait l'effet pervers de décourager l'investissement productif.

La victoire du parti d'extrême-gauche Syriza en Grèce, qui veut en finir avec l'austérité imposée par l'Europe, peut-elle avoir une influence sur la politique européenne ?

Il y a une différence entre ce qu'on dit avant les élections, et ce qu'on fait après. Malgré des discours assez inquiétants, le nouveau gouvernement grec va quand même devoir respecter les engagements du pays. Car la BCE et le FMI, qui font partie des créanciers de la Grèce, veulent être remboursés. Il va falloir discuter. Aujourd'hui, on semble se diriger vers un rééchelonnement de la dette grecque.

Mais il faudra se rendre à l'évidence: quelles que soient les projections à dix, quinze ou vingt ans, la Grèce ne pourra jamais rembourser la totalité de sa dette. Il faudra en effacer une partie. Pour l'heure, la perspective d'un rééchelonnement permet de mettre un écran de fumée sur le problème. C'est une manière polie de repousser la question du remboursement à plus tard.

______

>>> Trois questions à Michel Didier, propos recueillis par Laurent Lequien

Propos recueillis par Fabien Piliu et Sylvain Rolland

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