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ÉconomieInternational

Un ouragan nommé Kerviel

Sophie Gherardi

Publié le 23 juillet 2009 à 06:04 - Mis à jour le 04 février 2010 à 09:09

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D'un côté, un obscur trader de la Société Générale ambitieux et entêté. De l'autre, les débuts de la crise financière et un marché des actions qui entame sa dégringolade. Résultat : 50 milliards d'euros risqués, 5 milliards perdus et l'une des plus grandes banques françaises qui passe au bord du goufre.

Et Jupiter dans sa colère, pour punir le genre humain, a fait venir sur la terre la race des Bigoudens. » Ce quatrain, on vous le cite volontiers du côté de Pont-l'Abbé, minuscule capitale du pays bigouden. Mais c'est pour rire. Ici on est fier d'être ce qu'on est : des Bretons qui gardent un oeil attendri sur leurs traditions, mais vivent au XXIe siècle. Parmi les célébrités du pays, il y a l'écrivain Pierre-Jakez Hélias ? côté tradition ? et Jérôme Kerviel ? côté modernité. Un peu plus de soixante ans les séparent : le premier a fait le voyage de la ferme à la ville, du breton au français ; le second est passé de la petite ville à la capitale, puis du statut d'employé de banque à celui de trader. Au cours des mêmes décennies, la coiTe des Bigoudènes a aussi connu une élévation spectaculaire : ce tube de dentelle empesée faisait 15 centimètres en 1920, il a culminé à 35 centimètres aux abords de l'an 2000. Vers le ciel, toujours plus haut. À 31 ans, Jérôme Kerviel ne semblait pas non plus connaître de limites.

Le samedi 19 janvier 2008, à la Société Générale, quand ses supérieurs découvrent qu'il a joué sur les marchés bien au-delà du plafond autorisé, ils sont loin de se douter que ce trader junior a engagé 50 milliards d'euros sans couverture ? une fois et demie les fonds propres de la banque ! Cuisiné pendant des heures, Jérôme Kerviel n'avoue que ses incartades de 2007, lesquelles se sont soldées par un bénéfice de 1,4 milliard d'euros. Illégal, certes, il le savait bien. Il a donc « blanchi » 55 millions d'euros en créant dans l'ordinateur la trace de faux arbitrages. Cette somme le plaçait au-dessus du lot et justifiait, espéraitil, un bonus de cador, 600.000 euros ? refusé par ses chefs, qui lui en ont accordé moitié moins.

Jean-Pierre Mustier, le redoutable patron de la banque de financement et d'investissement de la SocGen, perçoit l'inconscience chez ce garçon. Il cherche à l'amadouer : « Si tu as gagné 1,4 milliard, c'est que t'es vachement bon, tu pourras aller bosser ailleurs. » Le compliment a tout pour flatter le jeune trader issu de la base et diplômé d'universités de province : il rêvait tellement d'être reconnu l'égal des polytechniciens et des centraliens de la salle des marchés. Mais il ne lâche rien.

Le dimanche matin, quand l'interrogatoire reprend, Mustier lui demande s'il a pris des positions occultes en 2008 ? l'année n'est commencée que depuis trois semaines. « Oui, mais trois fois rien », répond Kerviel. Lorsqu'il finit par donner les chiTres, les hauts dirigeants de la Société Générale sentent le sol se dérober sous eux : 30 milliards sur l'indice Euro Stoxx, 18 milliards sur le DAX allemand et 2 milliards sur le Footsie londonien. 50 milliards d'euros ! Le jeune homme, lui, calcule en milliers de contrats, jamais en argent. Au casino, combien de joueurs oublient que les jetons représentent une somme bien réelle ? Jérôme Kerviel emploie d'ailleurs l'argot des joueurs : « J'ai trouvé une martingale sur le DAX. » C'est simple, la martingale : dans un jeu à 50-50 (rouge ou noir, hausse ou baisse), on parie toujours sur la même chose, en doublant la mise à chaque fois qu'on perd. Comme ça, quand on finit par gagner, on regagne tout et même un peu plus. Le hic, c'est qu'en engageant 1 euro au départ, si on perd dix fois de suite il faut miser 1.024 euros, et si on perd vingt fois de suite, 1 million d'euros, juste pour se refaire et gagner 1 euro !

Pendant un an et demi, Jérôme Kerviel a appliqué sa martingale, sans relâche. Vers le ciel, toujours plus haut. Le jeudi 17 janvier 2008, il sent que l'étau se resserre sur lui. « Chui foutu », dit-il par SMS à son copain courtier Moussa Bakir. Mais il achète pour 8,15 milliards d'options. Le vendredi 18, acculé, il envoie des SMS désespérés : « Chui dans une grosse merde. » « Chui viré dans 30 minutes. » Entre-temps, il achète encore pour 3,09 milliards de contrats à terme. Puis il part pour Deauville, les tripes nouées. Vingt-quatre heures plus tard, rappelé d'urgence à La Défense, il avoue, bribe par bribe, l'étendue de ce qu'il appelait « la puissance Kerviel ».

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On pourrait réécrire l'histoire. Sans la crise financière, Jérôme Kerviel serait peut-être encore au desk Delta One de la Société Générale à engranger des primes et flamber son argent comme les autres traders. En 2007, il n'aurait pas flairé la baisse des marchés américains à cause des subprimes et gagné des sommes folles à l'insu de tous. En 2008, il n'aurait pas parié trop tôt sur le redressement des marchés et perdu, potentiellement, des sommes encore plus folles. Il n'aurait pas pris la négligence de ses supérieurs pour un encouragement tacite à tout risquer. Sans doute aveuglés par les performances du petit Breton, et par les promesses de bonus qui allaient avec, ils ne lui ont vraiment pas cherché des poux dans la tête. En 2007, pas moins de 74 alertes portant sur des opérations de Jérôme Kerviel ont été lancées, notamment en provenance d'Allemagne. Elles sont restées sans suite : Kerviel avait toujours réponse à tout.

Sans la crise financière, la Société Générale aurait peut-être évité la perte colossale essuyée sur les positions de Kerviel. Le dimanche 20 janvier, en apprenant le montant de la fraude ? sans précédent historique ? le PDG, Daniel Bouton, avertit le président de la Banque de France et celui de l'Autorité des marchés financiers. Mais ni Bercy ni Matignon ni l'Élysée : trop de risques de fuite. Maxime Kahn, 37 ans, considéré comme un génie des marchés, est convoqué au siège et chargé d'une mission inédite : déboucler dans les plus brefs délais « les positions prises pour un client de la banque ». Il doit absolument éviter d'influencer les cours, ce qui veut dire que ses ventes ne doivent pas représenter plus de 10 % des transactions sur chacun des marchés concernés. *

Par malheur, les Bourses asiatiques ouvrent en forte baisse, et la Bourse américaine est fermée pour le Martin Luther King Day. Sur des volumes réduits d'un tiers, les ventes de la Société Générale, avec tout le doigté du monde, ne peuvent qu'accélérer le repli. Ce lundi 21 janvier, la Réserve fédérale abaisse en urgence son taux directeur : qui est en cause, la crise des subprimes ou les 50 milliards de Jérôme Kerviel ? Le petit rebond des Bourses en réaction ne résiste pas à l'eTet baissier provoqué par le mystérieux vendeur : à la fin de la journée, le DAX et le CAC 40 ont chuté de 7 %. Tant pis, il faut vendre. Le mercredi, Maxime Kahn a terminé son travail de liquidation. L'ardoise finale est de 6,3 milliards, une perte ramenée à 4,9 milliards en comptant les gains précédents de Kerviel. Si la chance avait été de la partie, la Société Générale aurait pu sortir gagnante de l'aventure.

Elle en sortira vivante, ce qui n'est déjà pas si mal. Une augmentation de capital de 5,5 milliards d'euros est décidée et obtenue avec la garantie de deux banques américaines, JP Morgan et Morgan Stanley. L'aTaire peut enfin être divulguée. Le jeudi 24 janvier, à 11 h 30, Daniel Bouton apparaît devant les journalistes alertés le matin même par un urgent de l'AFP : une fraude exceptionnelle à la Société Générale ! Le teint de cendre, les mains tremblantes, il cherche ses mots, parle d'un terroriste, d'un génie de la fraude, d'un formidable dissimulateur.

La presse le bombarde de questions : « Où est l'homme dont on nous parle ? », « Pourquoi n'at- il pas été arrêté ? », « La banque a-t-elle porté plainte ? » Les dirigeants de la banque rouge et noir, d'ordinaire si sûrs d'eux, ne savent que répondre. Le soir même, l'identité de Jérôme Kerviel fuite. Et le vendredi 25, son visage s'étale à la une de tous les journaux de la planète. Parce qu'il est jeune, beau et d'une audace inouïe, il devient instantanément la coqueluche d'Internet. Une sorte de Robin des Bois...

Mais lui voulait seulement gagner de l'argent pour la banque. Avec son fond d'extravagance bigoudène, l'ancien gamin dodu de Pont-l'Abbé a grimpé comme un fou à l'échelle des milliards. Toujours plus haut. Sans limites.

Sophie Gherardi

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