Les dégâts collatéraux de Sarbanes-Oxley

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Les règles très strictes imposées par la loi Sarbanes-Oxley ont détourné certaines sociétés de Wall Street au profit d'autres places boursières. Les grandes banques d'affaires américaines en sortent paradoxalement gagnantes.

Cinq ans après l'affaire Enron, dont on fêtera vendredi le sinistre anniversaire de la mise en faillite, Wall Street porte encore les stigmates de ce retentissant scandale financier. En juillet 2002, Paul Sarbanes, un sénateur démocrate du Maryland, et Michael Oxley, un représentant républicain de l'Ohio, ont donné leur nom à une loi imposant aux entreprises cotées à la Bourse de New York ou au Nasdaq des règles extrêmement strictes en matière de contrôle et d'audit internes, au nom de la protection des actionnaires, mais dont la lourdeur et le coût n'ont cessé d'être critiqués.

Un puissant lobby anti-Sarbanes Oxley s'active depuis des mois dans le but d'obtenir un assouplissement, sinon la suppression, de cette loi qui a eu notamment pour conséquence de détourner de nombreuses entreprises, tant étrangères qu'américaines, de Wall Street, jadis place phare de la finance mondiale. Les sociétés introduites en Bourse en Europe ont levé plus de 72 milliards de dollars cette année, autant qu'en Asie, mais deux fois plus qu'aux Etats-Unis!

Se mettre en conformité avec les exigences de la loi Sarbanes-Oxley coûte au minimum 3,8 millions de dollars par an à une entreprise, une dépense exorbitante pour une société de taille moyenne ou une jeune pousse: près de 4% du chiffre d'affaires d'une PME de 100 millions de dollars! Ainsi, une douzaine de sociétés américaines se sont introduites cette année à la City, où les frais de cotation sont 30% moins chers; il n'y en avait aucune il y a cinq ans. Et les entreprises étrangères sont de plus en plus nombreuses à mettre en oeuvre un "delisting" afin de se retirer du marché américain, telles que Vivendi et Havas cette année.

Seules 13% des nouvelles recrues de Wall Street ne sont pas du pays en 2006, contre 33% en 2000: 6 des 25 plus grosses introductions de l'année ont eu lieu à New York, contre 22 sur 25 il y a six ans... A l'époque, Wall Street offrait l'accès au plus vaste marché de capitaux et au plus large bassin d'investisseurs. Mais maintenant que les liquidités sont abondantes sur les autres places, les marchés américains ne sont plus un passage obligé. Le lobby anti-Sarbanes Oxley martèle ces chiffres pour démontrer que Wall Street perd du terrain.

Paradoxalement, ce combat n'est pas celui des grandes banques d'affaires new-yorkaises. Les Goldman Sachs, Merrill Lynch, Morgan Stanley et autres JP Morgan ne se plaignent guère de ces dégâts collatéraux de Sarbanes-Oxley: elles ont empoché cette année des commissions d'introduction de l'ordre de 3,4 milliards de dollars, non loin de leur record historique de 2000 (plus de 4 milliards de dollars).

Si les opérations à Wall Street ont continué de leur rapporter davantage, ces grandes institutions américaines ont empoché 1,3 milliard de commissions issues de mises en Bourse en Europe et en Asie. Ces maisons de courtage emblématiques de la finance US se taillent la part du lion, 31% des introductions internationales: même la Suisse et ses banques, ou la Chine et son marché en plein boom sont loin derrière. Elles récoltent les fruits de leur stratégie d'expansion à l'international menée depuis deux décennies. Ironie de l'histoire, ces firmes bénéficient aussi de la réputation de professionnalisme des établissements de Wall Street et d'un atout de poids: garantir un accès privilégié aux grands investisseurs américains.

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