Le très haut débit... très bien, mais pour quoi faire ?

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Jacques Chirac a déclaré le numérique et le très haut débit priorités de la politique industrielle pour 2006 et Bertrand Delanoë veut un réseau très haut débit pour Paris. Pourtant, la rentabilité et l'usage de ces capacités restent à trouver.

Coiffée d'une courte tête en décembre par le Royaume-Uni, la France n'en reste pas moins dans le peloton de tête des nations connectées à l'Internet haut débit avec 9,7 millions de lignes. L'objectif affiché en 2003 par Bercy de 10 millions d'abonnés haut débit en 2007 sera atteint avec plus d'un an d'avance; la quasi-totalité de la population sera couverte.

Mais non contents d'avoir comblé le retard de l'an 2000, voilà que les politiques veulent maintenant prendre de l'avance. C'est ce qu'a expliqué Jacques Chirac mardi, lors de ses voeux à la presse, dans une grande tirade sur les vertus du numérique, sacré priorité de la politique industrielle 2006. Le numérique "bouleverse l'industrie de la communication, de l'image, du savoir, et aussi le commerce à l'échelle du monde. Nous avons rattrapé notre retard en équipement. Nous devons maintenant prendre de l'avance: être dans les premiers pour la télévision sur mobile et la généralisation de la TNT; permettre à nos industriels des télécommunications de lancer des programmes d'équipement pour le très haut débit".

Et le maire de Paris n'est pas en reste: il a promis à ses administrés non seulement le très haut débit, mais la gratuité. Profitant lui aussi du rituel des voeux, il a souhaité "favoriser le développement, par les opérateurs, des services d'accès gratuit à Internet, en débit normal, et à la téléphonie locale, notamment en faveur des foyers parisiens les plus modestes". Paris devrait donc lancer en 2006 "un grand appel offres pour faire passer un réseau de fibre optique via les égouts parisiens". Comment entend-il ensuite faire raccorder sans frais les foyers modestes à ce réseau? Il ne l'a pas encore expliqué.

Pourquoi cet engouement des politiques pour des capacités dont personne n'a encore l'usage? La crainte de passer à côté de la "modernité"? De l'échec du Plan Câble français des années 80 où l'on avait conçu, avec volontarisme, un maillage du territoire en fibre optique - déjà -, à la folie des licences UMTS - le haut débit mobile -, la "modernité" des réseaux ne devrait-elle pourtant pas être abordée avec prudence?

Aujourd'hui, le câble et l'ADSL délivrent des débits suffisants pour proposer des offres triples: téléphone, Internet, télévision. Demain, ils seront trop limités pour la télévision haute définition (TVHD), les films consommés massivement à la demande... Et préparer l'avenir est la première mission des gouvernants. Mais la TVHD ne fera ses débuts que dans quelques mois, la VOD émerge à peine.

L'exemple de Deutsche Telekom, qui va investir 3 milliards d'euros en Allemagne dans un réseau très haut débit, n'offre pas de comparaison pertinente. Les débits annoncés outre-Rhin, où les offres triple play sont peu développées, n'excéderont pas 30 à 50 mégabits: des performances que l'ADSL de seconde génération atteindra sans difficulté en France.

Le cas japonais, où d'ores et déjà il se vend plus de nouvelles lignes haut débit à plus de 100 Mbits sur des réseaux fibres optiques que de nouvelles lignes ADSL, n'est pas davantage transposable: là bas, la télévision haute définition est déjà une vieille histoire, la télévision nationale NHK teste désormais la "très haute" définition. Les constructeurs suivent: Matsushita Electric Industrial (Panasonic) a annoncé jeudi avoir mis au point un prototype de téléviseur à écran plasma en pleine haute-définition de diagonale égale à 103 pouces, soit 2,60 mètres: le plus grand écran TV plasma du monde.

Nul doute que ces innovations finiront par arriver en France. En attendant, qui a les moyens d'investir dans un réseau qui va exiger d'ouvrir les trottoirs et les rues pour passer des fibres, mettant le coût du raccordement d'un foyer à quelque 1.000 euros? Quelles perspectives de rentabilité peut-il offrir alors que la demande de services nécessitant du très haut débit, si elle peut exister pour les entreprises, n'est pas encore répandue dans le grand public?

Seul France Télécom peut se lancer dans une telle politique; elle lui redonnerait à terme l'avantage sur ses concurrents opérateurs alternatifs, même si son réseau fibre devra sans doute leur être ouvert, au nom de la concurrence. Le très haut débit ouvrirait de nouvelles perspectives de développement à l'opérateur historique, qui tente déjà de compenser le déclin des revenus de la voix sur la ligne fixes par de nouveaux services de télévision.

Mais avant de se jeter dans la course au débit, les politiques ne feraient-ils pas mieux de s'attaquer à la réduction des poches résistantes de la fracture numérique: un foyer français sur deux n'a toujours pas d'ordinateur, les seniors non internautes perdent peu à peu pied pour des démarches aussi simple que réserver un billet de train ou rechercher un numéro de téléphone, les zones blanches de la téléphonie mobile ou de l'ADSL persistent, et l'arrivée de la télévision numérique dans les régions frontalières n'est pas résolue...

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