OPINION. « Réindustrialiser pour rompre avec quarante ans de renoncement »
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Rémi Cardon
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Par Rémi Cardon, Sénateur PS, Vice-Président du groupe sur l’industrie
Il y a un an, j’étais devant l’usine Watts à Hautvillers-Ouville, aux côtés de salariés désemparés. Ce groupe américain n’a eu aucun scrupule à fermer le site, laissant derrière lui des familles en détresse. Le maire avait dû ouvrir les portes de sa mairie pour que des personnalités locales puissent échanger sur la situation — un dialogue impossible au sein même de l’entreprise. Cette scène résume le drame de la désindustrialisation : des décisions prises à des milliers de kilomètres, des vies brisées, et un territoire laissé à l’abandon.
Pourtant, là où l’on choisit de produire à nouveau, la vie revient : les emplois, les formations, la confiance, l’avenir. Cette Semaine de l’industrie nous le rappelle : la réindustrialisation n’est pas un simple slogan. C’est une condition essentielle pour retrouver notre souveraineté, notre cohésion sociale et notre capacité à progresser ensemble.
Depuis quarante ans, la France s’est abandonnée à une idéologie dangereuse : celle qui prétend qu’on peut rester une grande nation sans produire, sans usines, sans ouvriers, sans ingénieurs. Résultat : une industrie tombée à 9,3 % du PIB, une productivité qui décroche, une dépendance massive aux importations et des territoires sacrifiés.
Ce déclin n’a rien d’inévitable : c’est le fruit de choix politiques.
Ce pays ne manque pas de talents. Il manque de courage. Depuis des décennies, le pouvoir a préféré la désindustrialisation au conflit, le libre-échange désarmé à la souveraineté, et les discours aux actes. Les quelques usines rouvertes depuis 2017 ne doivent pas masquer la réalité : la stratégie actuelle est trop lente, trop dispersée, trop timorée. Les experts le reconnaissent : avec ces méthodes, nous ne regagnerons que 2 à 3 points d’industrie en dix ans.
Autrement dit : on bricole un modèle à bout de souffle.
La réindustrialisation implique une rupture. Et il faut le dire clairement : nous ne pouvons plus dépendre de la Chine pour nos technologies ; nous ne pouvons plus importer la pollution que nous refusons de produire ; nous ne pouvons plus laisser nos territoires mourir au nom d’une compétitivité fictive.
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Cette rupture doit aussi regarder l’Europe en face. Car la concurrence déloyale ne vient pas seulement de Pékin ou de Washington : elle vient aussi de l’intérieur même de l’Union européenne. Quand certains États subventionnent massivement leur énergie, quand d’autres pratiquent un dumping fiscal ou social, quand les règles du marché unique permettent que nos propres partenaires deviennent nos concurrents les plus agressifs, ce n’est plus de la coopération : c’est un désarmement organisé.
La France ne peut pas réindustrialiser si l’Europe laisse coexister, au sein d’un même marché, des conditions de production radicalement inégales. La souveraineté économique ne survivra pas à une Europe qui organise sa propre fragmentation.
Il faut sortir des illusions de « relocalisations » massives qui n’existent pas et construire une stratégie de territorialisation réelle : réhabiliter les friches, développer la géothermie, massifier la rénovation thermique, installer les nouvelles activités là où elles serviront l’intérêt général plutôt que les actionnaires.
Il faut aussi rompre avec la vision dégradante du travail industriel. Alors que 125 000 jeunes se forment chaque année, seuls 60 000 entrent dans l’industrie. Pourquoi ? Parce que l’usine a été transformée en repoussoir, parce qu’on a détruit les carrières, les syndicats, la fierté ouvrière.
Réindustrialiser, c’est reconstruire de vrais emplois : stables, qualifiés, bien rémunérés. C’est redonner du pouvoir aux travailleurs en s’inspirant de la codétermination allemande. Une industrie qui n’associe pas ceux qui produisent est une industrie condamnée.
Reste la question des moyens. On nous répète qu’il n’y en a pas. Faux. Réorienter 2 à 3 % de l’épargne des Français suffirait à financer les 200 milliards nécessaires. Et si les banques refusent de flécher les investissements vers l’industrie, alors il faudra aller plus loin, jusqu’à la nationalisation partielle d’une grande banque. L’État doit reprendre la main.
Enfin, l’Europe doit cesser d’être naïve. Elle doit reconnaître que la concurrence déloyale n’est pas seulement externe mais interne, qu’un marché unique sans règles communes fortes est un marché où le moins-disant gagne et où tout le monde perd. L’Europe doit imposer la réciprocité, protéger ses filières stratégiques et lancer un plan d’investissement massif comparable à l’IRA américain.
La réindustrialisation ne sera jamais consensuelle. Elle impose de choisir : entre souveraineté et dépendance, transition écologique réelle et greenwashing importé, emplois dignes et précarité, nation productive ou pays musée.
La France peut redevenir une grande puissance industrielle.
Mais pas avec les compromis permanents. Pas avec les demi-mesures. Pas avec la peur de déplaire.
Réindustrialiser, c’est rompre avec l’austérité, la naïveté commerciale, les illusions du marché total et la concurrence déloyale qui ronge l’Europe de l’intérieur.
Rompre pour reconstruire. Et redonner à ce pays la place qu’il mérite : une nation qui produit, qui invente, qui choisit son destin.
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(*) Elu sénateur de la Somme en septembre 2020, Rémi Cardon devient à 26 ans le plus jeune sénateur de l’histoire de la Ve République. Membre des instances nationales du Parti socialiste en tant que secrétaire national à la communication et la riposte, il siège au sein du groupe Socialiste, Ecologiste et Républicain (SER) au Sénat. Secrétaire de la Commission des Affaires Economiques au Sénat et membre de la délégation à la prospective, Rémi Cardon a spécialisé son activité sur les thématiques liées à l’industrie et à l’entreprise. Il est, depuis novembre 2025, vice-président du groupe d’études Industrie du Sénat Régulièrement présent sur le terrain aux cotés des ouvriers, Rémi Cardon défend les bassins d’emplois industriels de la Somme. Il aborde ainsi la question industrielle sous l’angle de la modernisation et de la décarbonation pour faire face aux enjeux de concurrence internationale et aux impératifs écologiques de notre temps.
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