OPINION. « Asie centrale : la nouvelle frontière économique que la France ne peut plus ignorer »
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Sébastien Laye
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Par Sébastien Laye (*)
Pendant des années, l’Asie centrale est restée largement absente des débats financiers européens. La région évoquait avant tout les oléoducs et gazoducs, les corridors de transit et les complexités héritées de l’après-Union soviétique. Son importance stratégique était reconnue, mais elle n’était pas perçue comme un espace où se redessinait l’architecture de la finance mondiale. Cette époque appartient désormais au passé.
Le premier sommet Union européenne–Asie centrale, organisé à Samarcande en 2025, a confirmé une évolution que beaucoup observaient déjà sans toujours en mesurer pleinement la portée. En l’espace de sept ans, les échanges commerciaux entre l’Europe et les cinq économies d’Asie centrale ont presque quadruplé pour atteindre près de 54 milliards d’euros. L’Union européenne représente désormais plus d’un tiers des investissements directs étrangers dans la région.
La France participe pleinement à cette dynamique. En cinq ans, ses échanges bilatéraux avec l’Asie centrale ont quasiment doublé, soutenus notamment par les secteurs de l’uranium, des hydrocarbures, des produits pharmaceutiques et de l’aéronautique. En 2025, Orano a inauguré une unité de traitement de l’uranium au Kazakhstan, tandis que l’Ouzbékistan a conclu un accord stratégique portant sur l’exploitation d’un nouveau gisement.
Dans le cadre de son initiative Global Gateway, Bruxelles a par ailleurs mobilisé près de 12 milliards d’euros pour le développement des infrastructures de transport, des réseaux numériques et des filières de minerais critiques. Une part significative de ces investissements est destinée au corridor transcaspien, de plus en plus considéré comme une alternative crédible aux routes logistiques traversant la Russie.
Les fondamentaux économiques plaident clairement en faveur de la région. Selon les estimations de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), la croissance régionale a atteint 5,7 % en 2023 puis 5,6 % en 2024. Certaines projections anticipent même une progression proche de 7 % en 2025. Le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan figurent parmi les économies les plus dynamiques. Pour les investisseurs européens, l’Asie centrale n’est plus seulement une zone de transit : elle s’affirme progressivement comme l’un des marchés les plus prometteurs d’Eurasie.
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Toutefois, cette ascension économique ne peut être dissociée de la réalité géographique de la région. Située entre la Russie et la Chine, l’Asie centrale entretient avec ces deux puissances des liens profonds tissés au fil des décennies à travers le commerce, les infrastructures énergétiques, les migrations de main-d’œuvre et les systèmes financiers. Cette proximité constitue à la fois sa principale valeur stratégique pour l’Europe et sa principale vulnérabilité.
À mesure que les économies d’Asie centrale s’intègrent davantage aux chaînes d’approvisionnement européennes, une interrogation s’impose : quels autres flux transitent par ces mêmes réseaux ? Depuis 2022, les autorités occidentales renforcent leur vigilance. L’Union européenne comme les États-Unis ont pris des mesures ciblées contre des institutions financières soupçonnées de faciliter le contournement des sanctions visant la Russie. Plusieurs banques du Kirghizistan et du Tadjikistan ont déjà fait l’objet de restrictions.
Les risques liés aux réexportations, aux activités de banque correspondante et aux systèmes de paiement transfrontaliers font désormais l’objet d’une surveillance constante. Compte tenu des liens économiques persistants entre la région et Moscou, cette attention ne devrait pas faiblir.
Pour les établissements financiers d’Asie centrale, la situation est particulièrement complexe. Ils ne peuvent se désengager de leur environnement régional, tant les interdépendances économiques sont profondes. Mais ils ne peuvent pas davantage courir le risque d’être perçus comme des instruments de contournement des sanctions.
L’accès aux circuits de compensation en dollars et en euros — pierre angulaire du financement du commerce mondial — dépend désormais de leur capacité à démontrer que leurs dispositifs de conformité sont réels, robustes et pleinement opérationnels.
Certaines institutions ont déjà pris la mesure de cet enjeu. En Ouzbékistan, Halyk Bank a renforcé ses mécanismes de contrôle des sanctions et annoncé publiquement son intention de mettre fin aux relations avec les clients soupçonnés de violations. Au Kirghizistan, Bakai Bank constitue sans doute l’exemple le plus révélateur de cette évolution.
L’établissement a développé une architecture de conformité à plusieurs niveaux, combinant surveillance automatisée et contrôle humain tout au long de la relation client. Ses dispositifs de filtrage s’appuient simultanément sur les listes de sanctions des Nations unies, de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) américain, de l’Union européenne et du Royaume-Uni. Chaque nouveau client fait également l’objet d’une vérification approfondie via des systèmes intégrés aux bases de données LexisNexis, utilisées par les grandes institutions financières occidentales dans le cadre de leurs procédures de diligence raisonnable.
Les opérations transfrontalières bénéficient d’une attention particulière. Tous les transferts SWIFT, quel qu’en soit le montant, sont examinés manuellement par les équipes de conformité avant validation. Cet engagement représente un coût opérationnel significatif : chaque virement international est soumis à une appréciation humaine avant son exécution.
Dans un contexte où le contournement des sanctions repose fréquemment sur le fractionnement des transactions afin d’échapper aux seuils de détection automatisés, cette intervention humaine n’est pas un simple complément technique. Elle constitue le cœur même du dispositif.
Bakai Bank a également investi dans la montée en compétence de ses équipes. Ses spécialistes de la conformité détiennent des certifications délivrées par l’International Compliance Association de Londres ainsi que par l’ACAMS, référence mondiale dans la lutte contre la criminalité financière. Afin de garantir l’indépendance de ses contrôles, la banque soumet désormais chaque année ses procédures de lutte contre le blanchiment d’argent et de conformité à des audits externes réalisés par KPMG.
Pris dans leur ensemble, ces dispositifs dépassent largement le cadre d’une simple conformité réglementaire. Ils témoignent d’une stratégie institutionnelle assumée et adressent un message clair aux banques correspondantes, aux autorités de supervision et aux partenaires européens : la conformité est considérée comme une infrastructure stratégique et non comme un exercice de communication.
Il y a encore quelques années, de telles pratiques auraient été exceptionnelles dans la région. Elles tendent aujourd’hui à devenir la norme.
Cette évolution est porteuse d’opportunités considérables pour la France et l’Europe, mais elle soulève également des enjeux complexes.
D’un côté, l’Union européenne a tout intérêt à s’assurer que l’approfondissement des relations économiques avec l’Asie centrale ne devienne pas une faille dans son régime de sanctions. La crédibilité de son action économique et réglementaire en dépend. Accroître les investissements via Global Gateway tout en tolérant une opacité persistante dans les réseaux financiers qui les soutiennent reviendrait à fragiliser l’architecture réglementaire que Bruxelles cherche précisément à promouvoir à l’échelle mondiale.
De l’autre, les économies européennes — et la France en particulier — ont un intérêt direct dans la stabilité et la croissance de la région. Les chaînes d’approvisionnement en uranium, l’accès aux minerais critiques et la diversification énergétique passent en grande partie par le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. Réduire l’engagement économique au nom de la seule rigueur réglementaire, sans accompagner les banques régionales dans leur montée en conformité, serait à la fois contre-productif et injuste.
La solution passe par une reconnaissance lucide de cette tension. Les banques d’Asie centrale sont invitées à appliquer les standards occidentaux tout en conservant une exposition importante à deux des économies les plus sanctionnées au monde : la Russie et l’Iran. Elles doivent relever ce défi sans bénéficier des mêmes ressources institutionnelles que leurs homologues européennes.
Ce dont la région a besoin n’est pas seulement d’une supervision venue de Bruxelles, mais d’un véritable partenariat. Cela implique une assistance technique renforcée, des mécanismes de banque correspondante valorisant les efforts démontrables de conformité plutôt que pénalisant indistinctement des juridictions entières, ainsi que des critères plus lisibles pour préserver l’accès aux marchés financiers européens.
L’Union européenne a commencé à engager ce dialogue. Mais elle le fait encore avec trop de prudence.
L’Asie centrale n’est plus une périphérie du système financier mondial. Elle s’affirme désormais comme l’un des laboratoires où se dessinent les futures normes de la finance internationale et de la conformité réglementaire. Pour l’Europe, et pour la France en particulier, l’enjeu n’est plus de savoir s’il faut s’intéresser à la région, mais comment s’y engager durablement. Faute d’une stratégie ambitieuse mêlant investissements, coopération technique et accompagnement institutionnel, d’autres puissances combleront rapidement l’espace laissé vacant.
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(*) Sébastien Laye est un économiste et entrepreneur franco-américain. Il dirige aux Etats Unis une société dans le domaine de l'IA et des data centers, et est aussi partner dans une banque d'affaires internationale.Il est depuis plusieurs années éditorialiste économique et a publié dans plusieurs médias sur les sujets économiques et technologiques. Son dernier livre "Des Moutons menés par des ânes" aux éditions Valeur Ajoutée, analyse les échecs francais en matière de politique économique
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