OPINION. « Iran : le véritable adversaire de Trump est-il désormais Netanyahou ? »

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Officiellement, le bras de fer oppose toujours Donald Trump à la République islamique. Pourtant, à mesure que les négociations avancent péniblement, les tensions entre ceux qui ont déclenché la guerre contre Téhéran le 28 février éclatent au grand jour. Comme si le principal obstacle à un accord (et on parle de n’importe quel accord au fond, à commencer par la crainte pour tous d’un accord favorable largement à Téhéran et signé par Trump pour sortir du bourbier) n'est peut-être plus l'Iran lui-même. Il pourrait désormais se trouver à Jérusalem.
Le ton qui est monté entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou ces derniers jours n'a rien de nouveau. Déjà lors du retour de Trump à la Maison Blanche, les relations entre les deux hommes étaient loin d'être aussi fluides qu'on le prétendait. Le président américain n'a jamais oublié certains désaccords passés et supporte difficilement qu'on cherche à lui dicter sa politique étrangère. Or, depuis le début de la guerre contre l'Iran, une divergence fondamentale est apparue entre les deux dirigeants : l'un cherche aujourd'hui une sortie de crise, l'autre considère que la guerre doit se poursuivre jusqu'à son terme. Et le terme, c’est idéalement la chute du régime iranien, ce qui semble de plus en plus compromis. Donc pourquoi continuer doit se dire clairement Trump aujourd’hui en plus de tous les nombreux paramètres de politique intérieure qui lui ajoutent quotidiennement la pression pour en finir ?
Derrière l'image d'une alliance indéfectible entre les États-Unis et Israël se cache désormais une opposition stratégique de plus en plus visible. Car contrairement aux apparences, les objectifs américains et israéliens ne sont plus totalement alignés.
L'histoire retiendra probablement que cette guerre a d'abord été celle de Benjamin Netanyahou. Depuis plus de vingt ans, le Premier ministre israélien considère la République islamique comme la menace existentielle suprême pour Israël et à juste titre probablement avec la volonté du régime de se doter de l’arme nucléaire. Déjà sous Barack Obama, il multipliait les pressions afin d'empêcher tout rapprochement avec Téhéran. Depuis son retour au pouvoir, son obsession n'a jamais varié : empêcher l'Iran d'accéder au statut de puissance nucléaire et briser durablement l'axe régional constitué autour de Téhéran. C’était l’objectif des premiers accords d’Abraham.
Dans sa vision du monde, l'Iran n'est pas seulement un adversaire stratégique. Il est le centre nerveux de l'ensemble des menaces qui pèsent sur Israël, l’ennemi ultime que les juifs appellent « Amalek », celui qu’il faut détruire avant qu’il ne vous détruise : Hezbollah, Hamas, milices chiites irakiennes, Houthis yéménites et réseaux d'influence régionaux. Pour Netanyahou, aucun compromis durable n'est possible avec un régime qu'il considère comme intrinsèquement hostile et idéologiquement voué à la destruction de l'État hébreu. C’est pour cela qu’il n’est pas impliqué dans les négociations avec un régime qu’il ne reconnait pas et que Téhéran rejette.
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Donald Trump a fini par suivre cette logique. Il n’a aucune sympathie pour Téhéran mais il prend acte de la situation en bon pragmatique et réaliste. Persuadé en février qu'une démonstration de force massive provoquerait soit l'effondrement du régime, soit une capitulation rapide des dirigeants iraniens, il a accepté une confrontation qu'il imaginait courte. L'idée semblait simple : frapper fort, désorganiser le pouvoir, accentuer les fractures internes et pousser Téhéran à céder et capituler. Cette analyse reposait pourtant sur une erreur majeure. Elle sous-estimait profondément la capacité de résistance du régime iranien, son enracinement dans l'appareil sécuritaire du pays et le réflexe nationaliste que provoque toute agression extérieure. Le régime a changé oui, ce n’est plus le régime des mollahs mais peut-être pire, celui des Gardiens de la révolution, des militaires aguerris comme peu dans la région.
Comme souvent au Moyen-Orient, les calculs militaires se sont heurtés aux réalités historiques et identitaires. L'Iran n'est ni l'Irak de Saddam Hussein ni la Libye de Kadhafi. Malgré ses fragilités, la République islamique dispose d'institutions solides, d'une profondeur stratégique régionale et d'une capacité de mobilisation nationale que Washington a largement sous-évaluées. Au lieu de s'effondrer, le régime a absorbé le choc et poursuivi l'affrontement. Il est malheureusement temps de solder les comptes, même si les Iraniens en sont les premières victimes. Trump a aussi cru naïvement à un soulèvement de l’intérieur, en vain.
Au départ, Américains et Israéliens semblaient poursuivre la même finalité. L'affaiblissement du régime iranien était présenté comme un objectif partagé. Mais très rapidement, les divergences sont apparues. Benjamin Netanyahou est resté fidèle à sa logique initiale. Pour lui, la guerre ne peut s'arrêter tant que la République islamique conserve sa capacité de nuisance. L'objectif n'est plus seulement nucléaire mais est devenu politique. L'affaiblissement durable, voire la disparition du régime, constitue désormais l'horizon stratégique israélien. Et pendant qu’il est dans la guerre, il y a encore une forme d’union sacrée derrière lui en Israël malgré les critiques.
Donald Trump a suivi une trajectoire inverse. Confronté à la réalité du terrain, aux réactions des marchés, aux tensions dans le Golfe et à l'inquiétude croissante des alliés arabes des États-Unis, mais également des Américains, il a progressivement compris qu'il ne parviendrait pas à faire capituler Téhéran. Plus le temps passe, plus le président américain apparaît comme un pragmatique. Son obsession n'est pas la transformation du Moyen-Orient. Elle est la conclusion d'un accord lui permettant de refermer le dossier iranien. Trump raisonne en coût-bénéfice. Or la poursuite du conflit commence à coûter beaucoup plus qu'elle ne rapporte. La fermeture tellement prévisible du détroit d'Ormuz continue de menacer les marchés énergétiques mondiaux. Avec le nucléaire, c’est la deuxième assurance vie de Téhéran, tout le monde le sait. Les alliés du Golfe, notamment le Qatar, Oman et le Koweït, ont été directement affectés par l'escalade régionale. Les infrastructures énergétiques demeurent vulnérables. Les risques d'embrasement général persistent. Pour Trump, le conflit a cessé d'être une opportunité et est devenu un problème. Il faut donc en finir.
C'est précisément à ce moment que les tensions entre les deux hommes se sont accentuées. Car ce que redoute le plus Benjamin Netanyahou n'est pas la guerre mais la négociation. Il craignait que Trump revienne à la table des négociations avec le régime honni. Mais son pari d’une guerre courte n’a pas fonctionné et il va en payer le prix. Depuis des années, le Premier ministre israélien considère que tout accord avec la République islamique ne fait que repousser le problème. Dans son esprit, chaque compromis permet au régime iranien de gagner du temps, de reconstituer ses capacités et de préparer le prochain affrontement. C'est pourquoi chaque avancée diplomatique a souvent été accompagnée d'événements venant compliquer les discussions. Et pour lui, le cessez-le-feu en cours n’est que pure illusion, c’est pour cela qu’il s’acharne au Liban pour essayer seul de régler le sort du Hezbollah.
Les frappes israéliennes contre les infrastructures pétrolières iraniennes au printemps ont profondément irrité Washington. Elles intervenaient précisément au moment où certaines discussions indirectes semblaient progresser. Trump aurait alors compris que certains acteurs de son propre camp ne partageaient pas son objectif de désescalade. L'élimination d'interlocuteurs potentiels comme Ali Ladjari, cerveau stratégique du régime, susceptibles de servir de relais entre Téhéran et Washington a également compliqué les tentatives de médiation. Chaque disparition de figures considérées comme relativement pragmatiques réduit les marges de manœuvre diplomatiques et renforce les courants les plus radicaux au sein du régime iranien. La même logique est observable au Liban aujourd’hui. L'intensification des opérations israéliennes contre le Hezbollah, la prise de la citadelle de Beaufort, la pression militaire constante au sud du pays, les déplacements massifs de populations et l'affaiblissement continu de l'État libanais contribuent à maintenir un climat régional incompatible avec une véritable détente. À chaque fois que Washington cherche une porte de sortie, Jérusalem semble vouloir remettre un coup de pression militaire pour torpiller un accord.
Donald Trump se retrouve aujourd'hui face à un choix stratégique majeur. Continuer à suivre la logique israélienne jusqu'au bout ou imposer sa propre vision du règlement du conflit. Personne ne peut nier les menaces qui pèsent sur Israël. Personne ne peut ignorer le rôle joué depuis des décennies par la République islamique dans la déstabilisation régionale. Mais l'expérience montre également qu'aucune campagne militaire n'a jamais réussi à éradiquer totalement une idéologie. Et que les menaces sont décuplées depuis trois mois pour l’Etat hébreu et les pays de la région. Le constat est terrible : le Hezbollah n'a pas disparu, le Hamas n'a pas disparu. Les Houthis et les réseaux islamistes régionaux n'ont pas disparu. Parce qu'ils ne sont pas uniquement des structures militaires. Ils sont aussi des mouvements idéologiques, politiques et sociaux capables de se reconstituer. C'est cette réalité que Donald Trump semble avoir intégrée progressivement.
À quelques semaines de la Coupe du monde organisée notamment aux États-Unis, confronté aux risques économiques mondiaux et à l'inquiétude croissante de ses partenaires du Golfe, il cherche désormais avant tout à stabiliser la région. L'accord qui émergera sera probablement imparfait voire même franchement mauvais. Mais il sera toujours préférable à une guerre régionale sans fin dont personne ne maîtrise plus les conséquences. La véritable question est désormais simple : Donald Trump aura-t-il la volonté politique de dire non à Benjamin Netanyahou et de le faire « obéir », lui le premier soutien économique et militaire d’Israël? Car tant que Washington et Jérusalem poursuivront deux objectifs différents, le risque restera le même de semaine en semaine : voir chaque « avancée » diplomatique sabotée par une logique militaire qui, malgré sa puissance, n'a jusqu'à présent produit ni victoire définitive ni stabilité durable.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.