OPINION. « Futur de l’eau : le digital et le spatial en réponse aux enjeux majeurs »

Angelo Randria
DR

Angelo Randria
DR
Par Angelo Randria (*)
La planète fait face à une crise de l’eau sans précédent. D’après la Commission Européenne, d’ici 2030, la demande en eau douce pourrait excéder l’offre de 40 %, et l’ONU estime que 700 millions de personnes pourraient être déplacées à cause du stress hydrique. Comment alors monitorer durablement cette ressource vitale ? Pourquoi la donnée reste-t-elle le chaînon manquant de la gestion de l’eau ? Et si la convergence du digital et du spatial apportait justement la réponse, en connectant ce qui ne l’était pas et en donnant à chaque goutte la valeur qu’elle mérite ?
Le stress hydrique menace aujourd’hui la stabilité sociale. Les chiffres illustrent l’urgence : selon le World Resources Institute (WRI), un quart de la population mondiale vit dans des pays en stress hydrique « extrêmement élevé », où plus de 80% des réserves d'eau renouvelables sont utilisées chaque année. Le dérèglement climatique amplifie ce déséquilibre, avec d’un côté des sécheresses historiques et de l’autre des déluges dévastateurs.
En parallèle, les infrastructures d’eau montrent leurs limites. Les réseaux vieillissants fuient et gâchent une part énorme de l’eau traitée. En moyenne, 23% de l’eau potable traitée est perdue dans les canalisations en Europe d’après la Commission Européenne. Dans certains pays, la Banque Mondiale estime que ce taux dépasse 40%, voire 50% dans les pays en développement. Ces pertes colossales aggravent la pénurie tout en gaspillant l’énergie investie pour pomper et traiter l’eau.
Des réseaux IoT terrestres connectent désormais compteurs, sondes de pression ou vannes pilotées. Dans le cloud, des solutions logicielles agrègent les données (plateformes type Aquadvanced de Suez etc.), tandis que des algorithmes d’IA commencent à être déployés pour détecter les fuites ou optimiser la maintenance. Ces outils ont prouvé leur valeur : par exemple, le déploiement massif de compteurs intelligents et de secteurs de mesure a permis à la ville de Lisbonne de réduire ses pertes d’eau de 23% à 8% en moins de 10 ans (source : Xylem).
Cependant, des limites importantes persistent. D’abord la couverture : les réseaux cellulaires ou IoT terrestres ne couvrent pas 100 % du territoire. Ensuite, la dépendance énergétique : une sonde GSM nécessite une alimentation énergétique ce qui complique son déploiement en zone reculée. S’ajoute la question de l’interopérabilité : intégrer sur une même plateforme des données hétérogènes (provenant de fabricants et de protocoles
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

différents) reste complexe. La fragmentation de la data freine l’optimisation : il manque des données de terrain plus fréquentes, mieux réparties, pour affiner les modèles hydrologiques et les outils d’aide à la décision.
Enfin, une dépendance extérieure inquiète les décideurs : beaucoup de technologies numériques de l’eau sont importées ou contrôlées hors d’Europe. Dans un contexte de souveraineté numérique et de protection des données stratégiques, l’Union européenne commence à légiférer.
Le digital et le spatial s’imposent aujourd’hui comme une réponse aux enjeux de l’eau. Des constellations de nanosatellites IoT en orbite basse relaient les données de capteurs au sol, partout sur la planète. Grâce à ces satellites frugaux, les capteurs communiquent directement avec l’espace, sans infrastructure terrestre dans les zones isolées. En tant que responsable de l’offre Water & Environnement chez l’opérateur spatial européen Kinéis, j’observe de nombreux atouts : couverture universelle, sobriété énergétique, interopérabilité, résilience et alerte en temps réel.
Des cas d’usage concrets confirment l’efficacité du duo digital + spatial. En France, SUEZ déploie Well Box™, un boîtier IoT connectant les puits et forages isolés via satellite. Les données (niveau piézométrique, débit, performance pompe) sont transmises en continu à la plateforme Aquadvanced, même en zone blanche, assurant un suivi fiable des ressources souterraines. Ce passage du relevé manuel à la télésurveillance permet d’anticiper une baisse de productivité, de planifier une maintenance, d’éviter le pompage excessif en période de sécheresse. En unifiant ainsi le suivi de 900 forages en France et à l’international, cette solution assure une gestion optimisée et durable des eaux souterraines.
À l’horizon 2030–2040, on peut imaginer un modèle d’eau “augmenté”, où chaque composante du cycle est pilotée avec finesse grâce aux données. Ce futur de l’eau connecté, prédictif et résilient se construit dès aujourd’hui. Donnons aux acteurs de terrain les outils pour chaque jour économiser, réutiliser et protéger cette ressource commune. « Connecter ce qui était jusque-là inatteignable, c’est donner à chaque goutte d’eau la valeur qu’elle mérite. »
_______
(*) Angelo Randria est Responsable de la Ligne d’Offre Water & Environment chez Kinéis, opérateur spatial européen dédié à l’IoT. Il accompagne les acteurs du cycle de l’eau et de l’environnement dans la transformation de leurs réseaux grâce à la donnée, avec une approche qui croise enjeux opérationnels, transition énergétique, climat et souveraineté technologique. Il contribue régulièrement aux réflexions sectorielles à travers son engagement dans des événements professionnels et des échanges inter-filières.