OPINION. « France-Inde, ou la souveraineté à deux »
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Sanjay Pulipaka
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Par Sanjay Pulipaka, président de la Politeia Research Foundation (New Delhi), ancien Fulbright Fellow et Pavate Fellow à l'université de Cambridge
Malgré la guerre au Moyen-Orient et la fermeture prolongée du détroit d'Ormuz, l'économie indienne tient. La Banque mondiale anticipe 6,6 % de croissance en 2026-2027. Cette résilience s'est construite sur près d'une décennie de chocs (pandémie, guerre en Ukraine, tensions tarifaires). Les fondamentaux sont solides : réserves de change supérieures à 700 milliards de dollars, inflation à 3,4 % en avril, son plus bas niveau depuis cinq ans, investissement public en hausse de 12 % et reprise vive du privé.
Pour les puissances refusant l'alternative Washington-Pékin, l'enjeu est d'organiser leurs propres circuits. Comme l'a rappelé le président Macron, les politiques économiques américaines pourraient survivre à l'administration Trump : l'incertitude est structurelle. La signature, le 27 janvier, de l'accord de libre-échange UE-Inde apporte un outil. Mais un traité ne réoriente pas seul les flux : il faut une impulsion politique. La France peut jouer ce rôle.
D’abord, la coopération énergétique prend le plus de relief. La France soutient le programme nucléaire indien depuis les années 1950, continuité rare. L'Inde vise 100 GW de capacité nucléaire en 2047. EDF avance sur Jaitapur (six EPR, 9,9 GW) et vient de signer avec NLC India un accord couvrant EPR et petits réacteurs modulaires, après une coopération similaire avec NTPC. Framatome a ouvert une base à Mumbai. La révision des lois indiennes sur la responsabilité nucléaire ouvre un espace industriel concret. Le partenariat sur l'hydrogène vert produit déjà ses résultats, notamment entre TotalEnergies et Adani.
La connectivité est l'autre chantier. La fermeture d'Ormuz et les tensions sur Bab-el-Mandeb plaident pour des routes alternatives, non pour l'abandon du Corridor Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) dont Paris et New Delhi sont signataires fondateurs. La France, seule puissance européenne résidente de l'Indo-Pacifique, où se trouvent 93 % de sa zone économique exclusive, partage avec l'Inde la responsabilité de sécuriser les routes maritimes asiatiques.
Le cœur de la relation se joue cependant sur la souveraineté technologique. L'Inde est devenue, en février, le deuxième marché mondial de ChatGPT, avec 100 millions d'utilisateurs hebdomadaires, et s'est dotée d'un programme national de semi-conducteurs. Face au duopole sino-américain et aux divergences transatlantiques persistantes, auxquelles l'Europe répond par l'Eurostack, bâtir des partenariats de confiance est devenu une condition de souveraineté. La déclaration commune sur l'IA adoptée à l'AI Impact Summit de New Delhi en février, dans la continuité du sommet de Paris, et la venue d'une centaine d'entreprises françaises en Inde, en sont les traductions. La visite du Premier ministre Modi à Nice mi-juin pour Bharat Innovates prolongera cette dynamique.
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Enfin, dans la défense, l'ouverture en février de la ligne d'assemblage des hélicoptères H125 à Vemagal, par Tata Advanced Systems et Airbus, complète les Rafale et les Scorpène. « Make in India » trouve dans la France un partenaire qu'aucun autre pays occidental n'offre à cette échelle.
Un partenariat n'est pas « stratégique » par décret : il l'est lorsqu'il agit sur les équilibres de puissance. Élevé en février au rang de « Partenariat stratégique global spécial », l'axe Paris-New Delhi combine coopération économique, partenariat énergétique opérationnel, intégration industrielle de défense et vision partagée de la connectivité. Au moment où les alliances anciennes se fragilisent et où la souveraineté technologique devient le marqueur des grandes puissances, cette convergence dessine, pour la France comme pour l'Europe, l'un des rares axes diplomatiques sur lesquels il est encore possible de bâtir.
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