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OpinionsUn Voyage en Allemagne

A Hambourg, des cadres dirigeants s'immergent dans le quart-monde

François Roche

Publié le 07 juin 2013 à 10:37 - Mis à jour le 07 juin 2013 à 11:01

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Plus de 1.500 cadres dirigeants allemands ont participé à un programme consistant à travailler durant une semaine complète dans une association s'occupant de malades, sans-abris, personnes en difficultés, alcooliques ou drogués... Mis en oeuvre par la Patriotische Gesellschaft 1765 de Hambourg, ce programme a convaincu quelques grandes entreprises comme BMW, Airbus ou Siemens.

Hambourg, son port, ses villas patriciennes, ses sociétés de commerce aux façades imposantes, ses bourgeois et sa Patriotische Gesellschaft 1765, littéralement « la Compagnie des patriotes », le chiffre indiquant l?année de sa création. L?idée de ces « patriotes », une poignée de bourgeois et commerçants de la ville, était de s?inspirer de la philosophie des Lumières, de propager la connaissance et l?amour des arts, de réaliser des actions utiles à la communauté, de faciliter l?entraide, bref d?améliorer la vie des citoyens de Hambourg.

Favoriser le dialogue interculturel et interreligieux

On lui doit la création d?une caisse d?épargne, devenue depuis florissante (la Hamburger Sparkasse), de la bibliothèque municipale, d?écoles professionnelles et de plusieurs musées. Cette société caritative privée existe toujours, elle compte environ 400 membres, personnes physiques et entreprises, et poursuit sa mission notamment en favorisant le dialogue interculturel et interreligieux, en finançant des programmes de soutien aux enfants de familles démunies, souvent issues de l?immigration. Et en mettant en oeuvre depuis quatorze ans à Hambourg, mais aussi dans d?autres villes d?Allemagne, une initiative née d?une société du même genre à Zurich, et baptisée SeitenWechsel, littéralement, « changement de côté ».

De quoi s?agit-il ? D?envoyer un cadre dirigeant d?entreprise travailler durant une semaine complète dans une association caritative, non pas pour l?aider à s?organiser ou à se financer, mais pour ?uvrer sur le terrain aux côtés des travailleurs sociaux. Ces associations sont impliquées dans des actions très diverses, concernant aussi bien des centres d?hébergement pour sans-abris, des centres d?accueil pour les plus démunis, des prisons, des centres de soins pour drogués ou alcooliques, que des maisons de soins palliatifs, des hôpitaux psychiatriques, des centres d?accueil de personnes atteintes de démence sénile. Les règles du jeu sont clairement établies : les cadres qui participent à ces programmes coupent tout lien avec l?entreprise durant une semaine, agissent sur le terrain comme des « stagiaires », prennent en charge des malades ou des personnes démunies, sans-abri, en grande précarité sociale.

Se mettre en situation de comprendre les autres

C?est une femme douée d?une énergie et d?un enthousiasme peu communs qui est en charge de ce programme, Doris Tito, économiste, diplômée de l?Ecole supérieure de commerce de Reims, et qui après avoir fait ses premières armes dans l?entreprise, a décidé en 1993, de se consacrer au domaine caritatif, en prenant la tête de Hinz&Kunzt, un magazine vendu par les sans abris à Hambourg, un projet lancé par la Patriotische Gesellschaft et Diakonie, l?association caritative de l?Eglise évangélique d?Allemagne.

Ce magazine fête d?ailleurs cette année son vingtième anniversaire et diffuse à 70.000 exemplaires. Dès qu?elle apprend que la Compagnie des Patriotes a décidé de lancer SeitenWechsel en Allemagne, elle se porte volontaire pour le diriger. Inutile de préciser que l?accueil des entreprises fut, dans un premier temps, plutôt réservé. Pourtant, l?argumentaire de Doris Tito a de quoi convaincre les plus sceptiques. « Il s?agit de se mettre en situation de comprendre les autres, de se mettre à leur place, d?affronter des problèmes que l?on à l?habitude de cacher » dit-elle.

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« S?approcher de sujets aussi difficiles que la maladie, la mort, la souffrance sociale, cela peut aider quelqu?un qui dirige une entreprise à mieux comprendre les problèmes que rencontrent ses collaborateurs, car l?entreprise est un microcosme de la société où se côtoient aussi des personnes malades, sous l?emprise de drogues ou de l?alcoolisme, confrontées à des deuils ou des accidents, et l?encadrement ne sait pas comment dialoguer avec ces personnes, qui, du coup, se retrouvent isolées et courent le risque de se retrouver exclues de leur collectivité de travail », explique-t-elle. Pour Doris Tito, ce programme permet aussi à ceux qui le suivent d?apprendre beaucoup sur eux-mêmes et de mieux apprécier l?équilibre entre la distance et la proximité qui préside aux relations entre un cadre et ceux qu?il supervise.

"Ni des consultants, ni Mère Thérésa, mais des stagaires"

Comment les candidats choisissent-ils les associations dans lesquelles ils vont travailler ? C?est un processus délicat que Doris Tito a choisi de séquencer en plusieurs étapes. La première est une réunion, dans le très bel immeuble XIXe de la Compagnie, dans l?Altstadt de Hambourg, à deux pas du Rathaus. Une dizaine de cadres sont mis en présence d?une dizaine d?associations et les candidats stagiaires disposent de deux heures pour faire le tour des associations. Puis pause de 10 minutes pour réfléchir, avant que chacun des cadres ne pose trois options.

A la fin de la réunion, après discussion générale, la répartition des stagiaires est entérinée, après un dernier message de Doris Tito : « Vous n?êtes ni des consultants ni Mère Theresa, vous êtes des stagiaires? ». Les cadres disposent alors d?un délai de quatre mois pour accomplir leur stage. Deux semaines avant la date convenue, les stagiaires vont se présenter aux équipes avec lesquelles ils vont travailler. Dernière étape : les stagiaires se retrouvent après leur mission, pour une mise en commun de ce qu?ils ont fait et appris?

Il en coûte 2.100 euros pour l'entreprise

Aujourd?hui, plus de 1.500 cadres dirigeants de Hambourg, Brême, Berlin ou Francfort ont participé à SeitenWechsel dont plusieurs CEO et CFO, venant d?entreprises comme BMW, Airbus, Beiersdorf, Siemens, Hapag-Llyod, Ergo ou Axel Springer. Il en coûte 2.100 euros pour l?entreprise, dont 650 euros vont à l?association concernée et le reste à la couverture des frais du programme. « Nous avons réalisé 116 euros d?excédent l?année dernière », sourit Doris Tito. Près de 90% des cadres qui ont participé au programme ne regrettent rien et son prêts à recommencer. « C?est la plus belle semaine que j?ai passée depuis longtemps », ont même confié plusieurs d?entre eux.

Pourquoi ne pas exporter SeitenWechsel en France ? Doris Tito y pense. Elle a « placé » récemment deux stagiaires dans des associations françaises, à la demande d?une entreprise allemande. Quelques contacts ont déjà été pris pour élargir l?expérience, mais l?accueil est pour l?instant des plus réservé?

François Roche

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