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Triomphe de l'irresponsabilité boursière

latribune.fr

Publié le 23 septembre 2008 à 15:00 - Mis à jour le 23 septembre 2008 à 15:01

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Par François de Bernard, président du Germ et conseil en stratégie.

On peut se réjouir de voir le CAC 40 grimper de 9,27% le 19 septembre 2008, soit une performance historique. On peut aussi s'en affliger, et c'est mon cas. Car cette hausse considérable, qui par nature d'agrégat en dissimule de bien plus importantes (des 20% et 25% parmi les financières), souligne une fois de trop la pauvreté effarante des concepts et critères des opérateurs des marchés financiers et boursiers. En somme: tout était perdu la veille (parce que le "système" allait s'effondrer?), et tout se retrouve "sauvé" le lendemain, du seul fait que le gouvernement des Etats-Unis d'Amérique nationalise les pertes en cascade de certaines institutions financières privées du pays ?

S'agit-il donc bien là de la nouvelle que ces opérateurs espéraient sans y croire, que ces marchés si "efficients" attendaient avec une telle angoisse? A propos, tout d'abord, de la hausse extravagante enregistrée à la fin de cette "folle semaine", il faut souligner qu'elle est aussi déraisonnable que les "descentes aux enfers" qui l'ont précédée. Car la surréaction, l'hypervolatilité et la panique sont devenues les règles des marchés boursiers, à un degré inouï.

Les renversements à 180 degrés dans les opinions, les consensus et, finalement, les cotations concernant une valeur déterminée sont devenus quotidiens, et se succèdent parfois au sein d'une même journée. Les critères de jugement des entreprises deviennent de plus en plus étiques et allusifs. Les analyses produites sont régies par des émotions collectives elles-mêmes suscitées par des fables sectorielles qui n'ont, en général, aucun fondement sérieux et durable. Par exemple, les parapétrolières sont portées au pinacle le jour X, totalement dénigrées le jour Y, de nouveau encensées le jour Z, avant de rechuter, etc. Soit la dernière manifestation de ce que Platon désignait comme "règne de l'opinion", et que nous nommerons hic et nunc triomphe de l'irresponsabilité boursière.

Mais la volatilité et l'exagération dont ils témoignent dans leur appréciation d'une valeur particulière sont encore peu de chose au regard de l'incapacité des opérateurs des marchés à juger avec un minimum de clairvoyance du fonctionnement du "système" et de sa viabilité. En effet, lorsqu'on les voit un jour effondrés devant une situation perçue comme inextricable, puis, le lendemain, applaudir à un "filet de sauvetage" qui se situe à l'opposé de tout ce pour quoi ils ont toujours milité (le "libre marché", la "dérégulation", l'effacement de l'Etat...), il y a de quoi s'inquiéter pour ledit système - qui semble avoir proprement implosé !

Or, c'est précisément sur l'abandon de tout critère antérieur qu'il est nécessaire de s'interroger. C'est de l'adhésion spontanée, irréfléchie, à une solution incestueuse qu'il faut discuter. Car si, en septembre 2008, sans tirer aucune leçon des précédents des années 1970, 1980, 1990... nous en sommes restés à cette vieille martingale qui consiste à "nationaliser les pertes et privatiser les profits", il y a effectivement de quoi désespérer.

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Si tout ce que l'on plébiscite comme solution, c'est de poser un nouveau couvercle en fonte sur une marmite qui a déjà explosé, et de transférer vers l'ensemble des contribuables l'addition résultant des turpitudes d'un petit nombre d'opérateurs irresponsables, il y a de quoi hurler. La question subsistant : comment peut-on imaginer une minute que, sans leçon sérieuse (une bonne fessée ?), perçue dans leur chair (leurs profits !) et bien comprise par les intéressés, la situation qui vient d'être éprouvée ne se reproduira pas sans délai et avec des conséquences encore plus dévastatrices ?

En vérité, il est indispensable de laisser de côté le slogan "Il n'y avait pas d'autre solution" pour mesurer le caractère incroyablement contre-productif sur le moyen et le long terme de la solution globale qui vient d'être promue. En effet, si en l'absence d'une intervention coordonnée du politique au plus haut niveau, nous pouvions tous craindre pour la dégradation de notre situation patrimoniale, de nos revenus et de notre bien-être matériel à court terme, on est fondé à s'interroger sur le simplisme des principes du dispositif adopté et la somme des conséquences négatives que l'on en peut escompter.

Pour le dire autrement : que Lehman Brothers ait été abandonnée à son triste sort, c'était non seulement la moindre des choses, mais encore un signal fort que la récréation était terminée. Mais que, dans la foulée, AIG soit sauvée in extremis, et que, de fil en aiguille, presque toutes les grandes faillites virtuelles puissent désormais bénéficier de l'expédient calamiteux du "cantonnement", comme naguère les caisses d'épargne états-uniennes et le Crédit Lyonnais, voilà qui annihile bien sûr le message précédent et en envoie simultanément un autre, bien plus fort...

Ce dernier message, qui se substitue au précédent comme sur un palimpseste, et qui a été entendu dans la plus lointaine des yourtes mongoles, c'est que les intermédiaires financiers, les fonds d'investissement, les opérateurs boursiers, quelles que soient les contreparties qui leur seront demandées, vont pouvoir continuer à mener leurs activités comme auparavant, sans remise en question ni modification de comportement substantielles.

Or, c'est effectivement ce qu'ils ont fait, dès le 19 septembre 2008. Et ils ne sont pas près de s'arrêter ! Devant ce constat tragique, politiques et experts invoquent le "retour de l'éthique"... comme chaque année ! Ils seraient bien inspirés de réclamer plutôt l'arrivée de la philosophie générale, de la morale et de l'histoire dans les business schools, les cursus de finance et de gestion, les formations professionnelles continues. Car, sans une éducation en profondeur aux humanités du grand nombre des opérateurs financiers et boursiers - qui en sont aujourd'hui pour la plupart dépourvus -, le cercle de l'irresponsabilité ne peut que se perpétuer en direction de ce qui adviendra alors comme une tragédie pour tous.

François de Bernard, président du Germ (Groupe d'études et de recherches sur les mondialisations) et conseil en stratégie. Dernier ouvrage paru : "La fabrique du terrorisme", Editions Yves Michel, 2008

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